Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

En fond de scène, la mer. Comme un signe annonciateur de la future noyade des hommes. Dans une maison bunker à la tapisserie défraîchie, sous-vivent quatre personnes : Clov, souffre-douleur à temps complet, aux mouvements incessants ; Hamm, figure universelle du tyran, paralysé sur son « fauteuil » ; Nell et Nagg, figurants dérisoires relégués au placard, mère et père du despote, qui ne leur accorde pour toute marque daffection filiale que des biscuits secs, distribués avec une humiliante parcimonie.
Dans ce lieu de fin du monde, Hamm régente tout, vindicatif et geignard : « Peut-il y avoir misère plus haute que la mienne ? » Pour tromper lennui de vivre, il pose toujours les mêmes questions, parce que « les vieilles questions, les vieilles réponses, ya que ça ! ». Même sil répète souvent que « ça avance ! », en fait « rien ne bouge » et « toute la maison pue le cadavre ».
A priori, tout ça va mal finir. Dailleurs, Beckett nous balance cette phrase définitive dans les gencives : « Vous êtes sur terre, cest sans remède. »
Alain Timar a réalisé là un beau spectacle, à la fois dense et fluide. Sa scénographie est remarquable. Je citerai, par exemple, le « trône » de Hamm transformé en Caddie ou la trouvaille du metteur en scène esthète pour la relégation des géniteurs du dictateur aux poubelles de lhistoire.
De son côté, Hughes Le Chevrel nest pas en reste et module le son et la lumière en parfaite adéquation avec la pensée beckettienne.
Ivo Palec (le père de Hamm), aérien, fait ressentir finement lhumiliation continuelle que Nagg subit de la part de son fils. Michèle Laforest (la mère de Hamm), bouleversante, joue comme un fantôme, comme si Nell nétait plus concernée, comme si elle sétait déjà retirée de la partie. Roland Pichaud compose Clov avec un parti pris radical. Il forge un pantin boiteux, qui a la diction hachée dun idiot de village, et la démarche accélérée de celui qui se presse pour rattraper sa lumière qui meurt. Quant à Paul Camus, son interprétation, qui révèle une connaissance aiguë des replis tortueux de lâme humaine, est magnifique de sadisme et de drôlerie.