Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
« Zoo Story » ma permis de terminer ce Festival dAvignon 2005 en beauté. Avec un excellent comédien : Éric Cugnot.
Peter, costume et pochette élégants, a lhabitude de venir se reposer, rêver et lire dans un coin précis de Central Park. Cest un homme policé, bien élevé, cultivé, propre sur lui. Mais il déteste être dérangé, quon entre par effraction dans son monde quiet. Ça tombe mal, car arrive Jerry, fringues de prolo chiffonnées, qui lui demande à brûle-pourpoint : « Ça vous ennuierait quon cause un peu ? »

Dès cette réplique, somme toute banale, il est trop tard. Parce que, à cet instant, Edward Albee vient dhuiler les rouages rouillés de la tragédie, tapie dans le noir. Comme si cette salope nattendait que ça pour se jeter sur les deux hommes et les bouffer tout crus. Morceau par morceau.
Zoo Story, comme toute grande uvre, porte dans son ventre une tripotée dinterrogations sur notre monde vulgaire, qui postillonne la férocité à grosses gouttes. Lhistoire du zoo qui nous est contée, cest celle dun zoo humain et de sa loi de la jungle, qui na rien à envier aux animaux. Souvenons-nous que Plaute lavait reconnu il y a très longtemps (in Asinaria, II, 4, 88) : Homo homini lupus, « lhomme est un loup pour lhomme ».
Dans un lieu Le Vieux Balancier qui oblige à rogner les décors et à étriquer les gestes et les déplacements, les deux comédiens sen sortent largement avec les honneurs. Bruno Dairou, parfois parfaitement dans les chaussures de Peter, parfois marchant à côté, crédibilise néanmoins globalement son rôle ingrat. Éric Cugnot, lui, constamment dune justesse au rasoir, peint Jerry avec une palette de couleurs extrêmement large. Son visage, sa bouche et son regard sont comme un paysage qui passerait par toutes les variations possibles de soleil, de nuages, de pluie et dorages. Cest lun des plus beaux travaux dacteur que jai pu admirer en ce Festival 2005.