L’AMOUR ARGENTÉ Ce drame écrit par Claudel en sa jeunesse confronte deux couples, quatre conceptions de la vie et de l’amour. La langue permet à ce drame plutôt banal de s’élever au-dessus du simple fait divers, du schéma élimé de l’adultère en littérature. Tout se joue en effet davantage dans le verbe que dans le corps. Le décor traduit une misère de nomades marginalisés. Un plancher en construction-déconstruction traduit les tâtonnements des êtres. Le fil sur lequel sèche un tapis (aspect domestique) et des habits (aspect séduction) marque une première tension entre les rôles attribués à l’épouse. Des éléments hétéroclites à la limite du rebut attestent campement et précarité.

Le Nordiste Frédéric Le Junter, sculpteur d’instruments insolites, a baigné le tout d’une musique quasi concrète, proche des bruits de nature, des grincements rouillés d’objets abandonnés, de cris issus des entrailles. Les éclairages d’Oudiou passent de la crudité au flou, du jour aux brumes nocturnes, du journalier brut au mystère du fantasme. En ces lieux d’autre part, s’affrontent Marthe l’épouse (une Julie Brochen inégale et tourmentée), Louis le jeune marié (un Antoine Hamel bouillonnant et tiraillé), Lechy la séductrice (une Cécile Péricone modulant, sensuelle, la parole) et Thomas l’homme d’affaires (un Fred Cacheux au pragmatisme cynique).
L’intrigue met en présences des individualités qui s’efforcent de trouver des compatibilités et se heurtent à leur fragilité d’humains condamnés aux doutes de leurs certitudes. Marthe est celle qui se donne entière à un amour unique et indissoluble. Louis s’enlise dans les désirs exaspérés d’une jeunesse avide de tout vivre. Lechy promène à travers des exutoires ses déceptions d’exister. Thomas ramène le relationnel au monnayable. Aucune de ces visions d’existence ne s’accordent. Dès lors l’anecdote vire au drame avant de sombrer dans le tragique.
Julie Brochen a mis en scène ces quêtes d’une cohérence entre soi et la société. Elle a traduit la musicalité des vers claudéliens. Elle l’a nourrie de signes, de gestes, de mouvements qui donnent aux corps un vocabulaire palpable. L’auteur alors prend sens au-delà d’une réflexion sur la croyance religieuse, d’un questionnement sur la fidélité et la trahison, des stéréotypes sur le clivage des rôles féminins et masculins.
Michel VOITURIER
www.ruedutheatre.info
Texte : Paul Claudel (éd. Gallimard)
Mise en scène : Julie Brochen et Valérie Dréville
Distribution : Julie Brochen, Fred Cacheux, Antoine Hamel, Cécile Péricone
Lumières : Olivier Oudiou
Costumes : Sylvette Dequest
Maquillage : Catherine Nicolas
Musique : Frédéric Le Junter
Production : Théâtre de l’Aquarium/ Festival d’Avignon
Au Cloître des Célestins jusqu’au 18 juillet à 21h30
En tournée : Opéra de Rennes (25/09 > 6/10) ; Théâtres en Dracénie à Draguignan (11/12) ; au Théâtre de l’Olivier à Istres (16/12) ; au Théâtre de Lons-le-Saunier (19/12/2007) ; au Centre culturel J. Le Theule à Sabé sur Sarthe (11/01) ; à l’Idéal de Tourcoing (16 > 20/01) ; à la Comédie de Reims (23 > 25/01) ; au Théâtre du Beauvaisis à Beauvais (7-8/02) ; à la Croix Rousse de Lyon (12 > 15/02) ; aux Deux Rives de Rouen (11 > 22/03/2008)
Photo © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon