LE CARNAVAL DES CORPSBleue. Saignante. A point. Carbonisée. Voici traduit en français le titre de la dernière création de l’argentin Rodrigo Garcia. Son théâtre ne ressemble à aucun autre, véritable fête de la présence des corps.
Las Murgas « Je souhaitais travailler depuis longtemps avec des gens qui ne sont pas des acteurs professionnels. Le carnaval fait partie de mes souvenirs d’enfance. Je voulais faire un spectacle avec ses danseurs. Cette manifestation me fascinait complètement, d’abord parce que tout se passe dans la rue. A Buenos Aires, le carnaval est très simple, il n’a rien à voir avec celui du Brésil. Tout est plus pauvre, rudimentaire. Il y a essentiellement des percussions, une sorte de marche avec des tambours. Les personnes qui participent à ce carnaval ne sont pas bien vues. Issues des basses classes sociales, elles incarnent le pire. On les appelle las murgas
. La murga
est ce regroupement de gens qui jouent de la musique et dansent ».

Sur la scène d’Avignon, ils sont une quinzaine de jeunes hommes, ils viennent des faubourgs de Buenos Aires, ils ont entre 18 et 21 ans, ils attendent dans la pénombre, et jouent aux cartes ou discutent, on voit au loin une auto-tamponneuse, un tas de sable, des matelas, des tambours, un écran géant sur lequel, en attendant que le spectacle commence, on peut voir la vidéo de saucisses qui cuisent.
Une colère contre le théâtre A une question sur l’étrange titre de sa pièce, l’auteur et metteur en scène répond :
« Ce titre se réfère à la viande, il nomme les différents temps de cuisson : bleue. Saignante, à point, carbonisée. On associe beaucoup l’Argentine à la viande. On peut dire aussi que l’Argentine se fait manger ». Sa compagnie s’appelle : la Carniceria Teatro. Carne, corps, carnaval, chair...
Le texte de Garcia est une charge contre le monde actuel, sa mise en scène fonce tête baissée, comme un taureau, contre toutes les habitudes du théâtre : pas de décor, pas d’acteurs professionnels (un seul, Ruan Loriente, avec lequel il travaille depuis longtemps), pas de personnages, pas de répliques, pas d’histoire… Mais des fragments de textes diffusés comme des pavés sur l’écran blanc (qui sert de traducteur, de support, de ligne parallèle) et des corps, des corps, en lutte. Le 9 juillet au matin, lors d’une discussion avec le public à l’école d’art d’Avignon, l’auteur prévenait :
« La lecture de mes textes est décevante. Mes textes sont un résidu du travail théâtral. Ils sont incomplets. Je n’écris pas des pièces devant mon ordinateur, mais au fur et à mesure que je suis en train de les monter ».
Son théâtre est davantage une architecture (corps, lumière, musique, vidéo) qu’un espace de parole, c’est un « écrivain de plateau », selon l’expression de Bruno Taeckels, comme Vassiliev, Castellucci, Tanguy… La négation de la négation de la vie.
« J’ai vécu dans un quartier marginal, dans lequel je me suis éduqué. Tous mes amis étaient des délinquants, des voleurs. C’est important pour moi de revenir sur ce passé. C’est un retour à mes origines ». On trouve dans le théâtre de Rodrigo Garcia une violence et une sauvagerie qu’on ne trouve nulle part ailleurs et qui évoquent l’origine. Il semble revenir aux origines du rite théâtral, à sa fonction, son ambition, son impact, convoquant tous les sens du spectateur. Il transforme la scène théâtrale en une espèce d’œil du cyclone capable de saisir, et de formuler le bruit et la violence de nos sociétés. Si le théâtre de Garcia dérange et fascine, c’est parce qu’il n’a pas peur de nommer les choses. C’est le journal intime d’un artiste qui ne se satisfait pas de l’ordre du jour. C’est le moins que l’on puisse dire.
Matthieu MÉVEL
www.ruedutheatre.info
Jusqu’au 13 juillet 2007 - Au Cloître des Carmes - Avignon IN
Texte, espace scénique et conception : Rodrigo Garcia
Avec : Juan Loriente, Ramiro Guillermo Cerna, Pablo Ceresa, Rodrigo Diaz, Jorge Ferreyra, Manuel Sacco, Gaston Santamarina, Pablo Suarez, Kevork Tastzian, Oscar Truncellito, Victor Vallejo, Juan Vallejo, Landro Vera, David Villalbas
Films à Buenos Aires (Carnaval 2007) : Chus Dominguez, Daniel Iturbe, Rodrigo García
Lumières : Carlos Marquerie - Création sonore : Nilo Gallego - Projections des textes : Ramón Diago - Costumes : Silvia Ojeda
Traduction : Christilla Vasserot
Régie générale : Ferdy Esparza
Arrangements musicaux : Nilo Gallego et les murgueros - Travail vocal Pablo : Politzer - Professeur de guitare : Miguel de Olaso
Festival d’Avignon IN Cloître des Carmes, place des Carmes, Avignon Tél. 04 90 14 14 60
Les textes de Rodrigo Garcia sont publiés aux Solitaires intempestifs.
Crédit photo © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon