Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
Le 18 mai 2005, je découvrais la dernière création de Thierry Alcaraz, « Lésions ». Cette uvre ma laissé dans un abîme de perplexité.
Luron est un « garçon de bonne famille ». Ana, jeune femme-enfant est sa fiancée. Il semble quelle attende un enfant de lui. Quant au troisième personnage, habillé comme un présentateur de télévision, cest le « commentateur cynique ». Ces trois personnages se retrouvent à intervalles réguliers dans les toilettes dune boîte de nuit (drôle dendroit pour une rencontre !). Les rapports entre eux vont être plutôt chaotiques
Pas simple de parler dune « pièce » pareille ! Disons-le en préambule : je ne me suis pas vraiment ennuyé à ces neuf Lésions, qui ressemblent, je suppose, à autant détapes dun chemin de croix.
Je mets des guillemets au mot « pièce » parce que Lésions me semble correspondre beaucoup plus à un manifeste de notre époque, pesant de didactisme, écrit trop vite. Les aphorismes, qui volent plus ou moins haut, abondent : « Jeune con, on court vers des idéaux, on se branle à lapproche du bonheur, le téléphone portable autour du cou, on y croit » ; « on se lève et on ne pense quà une chose : bouffer » ; « On a tous besoin de justifier notre normalité. Les pédés sont normaux. Ils ont un cur qui bat, ils aiment comme tout le monde, ils sont normaux, ils ne sont pas malades » ; « Le bonheur, cest pas compliqué. On va pas se faire chier avec des conversations » [dit Luron à une poupée gonflable !] ; « [ ] dans la vie, il y a ceux qui enculent et ceux qui se font enculer » (cest pas dune originalité folle, ça !) Lauteur ajoute parfois des « diagnostics » pseudo- scientifiques plutôt abscons et qui ne me semblent pas faire progresser laction : « lambotalium cornus, espertali de gorge » ; « botos balincus éliembien jet-jetter-jectalle-veines venticule-sang-sagritinole objet duccus-um ». Dautres « sentences » de Thierry Alcaraz me laissent pour le moins perplexe : « Il y a quelque chose qui savorte toujours dans le ventre. Des embryons morts, nous les dégustons sur des grands buffets de fête. » Sans parler dune syntaxe parfois approximative : « Nous couchons sur le sol, ce sol où jonchent les vins renversés et les cendres froides. »
« Réussir la médiocrité »
Heureusement, quelquefois, le trait juste pointe son nez : « À 13 ou 14 ans, tu découvres dans les yeux den face ce que tu dois le plus difficilement accepter : la désillusion. » Ana apporte même une vraie lucidité, un vrai courage : « Cest plus facile de rater, de réussir la médiocrité. Parce que tu te sens un raté, parce que tu as raté, alors tu te flingues. Tu tires dans le tas. Facile. Lâche. Égoïste. Bouseux. Porte-le, ton putain de sac ! » Ana encore : « Mesdames et messieurs, un monde nouveau se profile à lhorizon. Un monde plus juste qui ne manquera de rien, un monde tolérant avec une justice égale pour tous. Nous vivrons heureux, ensemble. Plus de misère, plus de malnutrition, plus dabus de quelque sorte, sur les uns, les autres. Plus dhorreur sur nos enfants. Mesdames et messieurs, ce monde, ce monde nexiste pas. Parce quon ne le veut pas. Parce que nous devons nous-mêmes le construire. Au lieu de ça, nous attendons comme des cons que le messie arrive. Nous y croyons encore. Les dieux vont nous rendre fous. »
Je trouve même parfois dans le texte quelques îlots de tendresse et démotion : « Ne me quitte plus jamais. [ ] Tu mas manqué horriblement. Je serai là, près de toi, contre toi, tu sentiras mes mains sécraser contre ta peau. Je te regarderai quand tu chercheras avec énervement quelque chose que tu ne trouves pas, je te regarderai Je me sentirai petite quand tu mobserveras du coin de la porte, et je pleurerai en silence quand je te verrai partir je ne sais où. » Mais ils sont noyés par le discours non incarné de lensemble.
Lauteur Alcaraz est sans doute réellement et sincèrement blessé par le monde qui nous entoure. Mais il est si maladroit quil ne me convainc pas, ou si peu.
La mise en scène me paraît plutôt fluide et plutôt efficace. La scénographie et les lumières changent de lordinaire, et sont assez pertinentes. À linverse, la vidéo napporte pas grand-chose et relève plus de lenvahissement technologique.
Quant à linterprétation, je la trouve inégale. Mathieu Lané, peut-être mal à laise dans son rôle de « commentateur cynique », semble pontifier dun bout à lautre. Le comédien Alcaraz sen tire correctement et transporte avec lui une certaine crédibilité. La meilleure, de loin, néanmoins, cest Nancy Benbouguerra. Elle balance à la figure du spectateur une vraie blessure, un vrai enthousiasme, une vraie générosité, une vraie émotion.