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Le samedi 28 mai 2005, récompense du curieux de théâtre contemporain que je suis, jai découvert un auteur, Alain Gras, et une jolie pièce, « Dernier acte ».
Un acteur très célèbre, Pierre, est au soir de sa carrière et de sa vie. Il a connu tous les succès. Il est marié à Annouk, jolie femme, plus jeune que lui. Ils vivent dans une maison bourgeoise et confortable. Pierre a un agent qui soccupe de tout : sa carrière, ses tournées, ses tournages. Cest devenu un ami au fil du temps. Nous découvrirons plus tard le personnage mystérieux de lAuteur. En attendant, quest-ce qui peut bien troubler lordonnancement tranquille de cette maison et de ces vies sans histoires ? Juste un indice : lacteur vient de faire un cauchemar, où, lors dune représentation théâtrale, un spectateur lui tire dessus et le tue Alors, dernier acte ?
La pièce dAlain Gras a plusieurs mérites. Dabord, lhistoire est bien construite, avec une progression régulière et un suspense continu, et finement diffus. Ensuite et peut-être surtout, la langue de la pièce est assez belle et assez simple. Jestime ce travail décriture intéressant, et Alain Gras a visiblement le sens des dialogues, comme celui du poids et de la puissance évocatrice des mots : « [ ] les mots sont les mots. Il ne faut pas les employer à la légère ». Il a compris, aussi, avec profondeur, ce quest un comédien et ce quil apporte aux spectateurs : « [ ] donner à ces gens qui veulent le voir. [ ] leur tendre ce miroir où, un soir, soudain, lun deux se reconnaît. [ ] croire à la force des mots, à la nonchalance de [son] pas, lorsqu[il] traverse le plateau. La précision du geste, léclat du regard, la malice de [sa] bouche ».
En outre, Alain Gras est un auteur modeste et lucide : « Mais quont-ils donc tous à dire qui nait déjà été dit par Sophocle ou Euripide ? » Il peut même déployer une lucidité amère, qui vise en plein cur : « Cest bien ce que lon a appris, nest-ce pas ? Sans argent, on fait avec. Sans soleil, on fait avec. Sans amour, on fait avec. »
Concernant la mise en scène de Paul Anrieu, je lui trouve beaucoup de savoir-faire et defficacité. Rien nest laissé au hasard, la part belle est allouée aux comédiens dans un classicisme de bon aloi. De même, le décor me change agréablement des plateaux nus, où le spectateur est sommé de tout imaginer. En outre, une scénographie qui a le bon goût de faire figurer Le Bon Usage, de Grévisse, dans la bibliothèque ne peut pas être fondamentalement mauvaise !
Paul Anrieu (lActeur célèbre) est tout simplement un acteur prodigieux. Sobre et efficace, il ny a pas une seconde où il ne soit pas juste. Jai limpression quil sest complètement identifié à son rôle.
Alain Gras, dans le rôle, fugace mais déterminant, de lAuteur, joue très correctement sa partition.
Là où ça coince, cest pour les deux autres. Véronique Ségura (la Femme de lActeur) ma lair, par moments, de se trouver là par hasard, dêtre peu concernée, de faire la fine bouche, de ne pas vraiment croire à ce quelle dit. Ainsi, quand elle déclare : « Nous sommes allés jusquoù nous pouvions, lun vers lautre, mon souffle sur ton souffle, ta peau sur ma peau, ta main dans ma main » magnifique bilan damour , je ne sens pas le poignard de lémotion senfoncer dans mon cur, ni mes yeux picoter. Quant à Alain Grangeon, je narrive pas à le considérer comme un agent « discret, cultivé », je le perçois plutôt comme un homme daffaires pressé. Même son physique de costaud fait, pour moi, écran au personnage. Il a lair den faire trop tout en paraissant « à côté ». Dommage !
Le théâtre est un art vivant, et cest ce qui fait quune représentation ne ressemble à aucune autre. Cest ce qui fait aussi que mon avis ne concerne quune représentation bien précise.
Quant au « mystère du théâtre », cest, selon Alain Gras, « ce simple air frais qui, certains soirs, vient rafraîchir la vie. Dautres fois, cest une tempête qui balaie tout, fait senvoler les pages bien écrites posées sur le bureau, met le désordre dans les curs et les esprits. Alors, décoiffé, le souffle court, le cur en émoi, on sort du théâtre. Inutile de chercher le comédien. Il nest pas derrière le décor, ni dans la coulisse, ou dans sa loge. Non, il vous accompagne dans lobscurité, jusque chez vous. Il y entre et passe la nuit avec chacun ». Rien que pour cette réplique, il faut aller voir et écouter Dernier acte.