UN BRÛLOT POUR GRANDS BRÛLEURS La lâcheté et les faux fuyants, tels sont les composants du tempérament des petits-bourgeois mis en mots par Max Frisch. Un miroir tendu à tous ceux qui sont prêts à d’innombrables concessions plutôt que de voir leur tranquillité menacée ou simplement grignotée. La version montée par Rancillac a été, par rapport à celle de 1958, considérablement rallongée par l’auteur. Ce n’était peut-être pas vraiment utile car ses ajouts n’apportent guère et même, avec sa finale située en enfer, frisent l'équivoque et ralentissent une action déjà tellement évidente. Reste que la comédie de Frisch demeure une salutaire entreprise de conscientisation.

Photo © Comédie de Saint-Étienne
L’histoire tient en quelques mots. Monsieur Biedermann appartient à la classe des nantis. Il accueille chez lui des individus qui se révèlent rapidement les pyromanes responsables des incendies qui terrorisent la ville et ces citoyens depuis quelque temps. Le fier à bras, le fort en gueule des comptoirs de bistrots, quand il est entouré d’amis prêts à applaudir son populisme, se révèle un pleutre aussitôt qu’il est confronté à la réalité et surtout à la présence palpable d’êtres plus dominants que lui. Toute menace, même voilée, produit sur lui l’effet de la décharge électrique sur un torturé. Alors, il bat en retraite. Il fait le beau, présente un profil bas. Il tergiverse. Il ferme résolument les yeux et muselle sa parole. Il incarne la frilosité du capitaliste de base.
Une veulerie apathique Frisch a écrit cette œuvre en s’amusant à parodier la tragédie antique et son chœur. Il traite l’horreur avec une sorte de cynisme qui ridiculise à la fois les victimes et les bourreaux. C’est sans doute ce ton humoriste qui rend plaisante cette triste liste de compromissions successives par un être qui croit que pactiser avec le mal lui vaudra d’échapper au pire.
La scénographie imaginée par Raymond Sarti permet d’intéressants effets scéniques. La maison des Bierdermann est constituée d’un assemblage de caisses en carton qui évoque un décor de salon en trompe-l’œil pour théâtre de boulevard. Mais les éléments amovibles qui le constituent modifient l’espace. Ils découpent le mur en fragments qui mettent le regard en position de voyeur de ce qui se passe au-delà, qui insistent, tels des gros plans de caméra, sur des portions de lieux et sur des actions sensées clandestines. L’au-delà de la façade révèle une sorte d’entrepôt camouflé, se transforme en labyrinthe ou en maquette de ville nocturne aux fenêtres illuminées. Quant aux fûts et aux jerrycans, ils donnent des couleurs vives à la fadeur du reste, comme un coup de poing donne soudain la perception des tensions qu’on voulait invisibles.
Jean-Pierre Laurent est impressionnant en marginal sans état d’âme qui poursuit jusqu’au bout la logique de sa volonté de destruction inéluctable.
Louis Bonnet trace un portrait contrasté de son comparse.
En face, le couple mesquinement englué dans son conformisme égoïste trouve en Françoise Lervy et François Font l’illustration de l’obséquiosité gluante.
La bonniche jouée par Shams El Karoui fait preuve d’une présence énergique.
Michel VOITURIER (Lille)
Monsieur Biedermann et les incendiaires Texte : Max Frisch (Marabout 1959 pour la version originelle dans « 20 pièces en un acte » ; L’Arche pour la version actuelle)
Mise en scène : François Rancillac
Distribution : Louis, Bonnet, Jonathan Couzinié, Shals El Karoui, François Font, Jean-Pierre Laurent, Françoise Lervy, Zizou Grangy.
Dramaturgie : Frédéric Révérend
Scénographie : Raymond Sarti
Lumières : Marie-Christine Soma
Costumes : Sabine Siegwalt
Son : Michel Maurer
Production Comédie de Saint-Étienne
Au Théâtre du Nord à Lille du 15 au 23 mars ; le 4 avril au Théâtre du Passage à Neufchâtel.
Durée : 1h55