AU-DELÀ DE TCHEKHOV Poursuivant sa démarche de découverte de talents nouveaux, le Zem programme régulièrement des troupes jeunes, des spectacles insolites, des recherches en devenir. L’actuelle création de La Barque tient plus que des promesses. Que dire que Tchekhov n’a pas dit ? Des personnages qui peuplent son Ivanov, on ne sait pas grand-chose. Raison évidente pour que la troupe s’enquiert de leur identité, leurs antécédents, leurs motivations, leur comportement et remplace les questions que n’a pas posées le dramaturge russe par des réponses susceptibles d’actualiser l’intrigue.
Ivanov est l’époux d’Anna, atteinte d’une maladie de gorge la mènant vers la mort. Il est aussi l’amant de Sacha qui espère remplacer la femme légitime. Enfin, celle-ci est soignée par un médecin personnel, Lvov, dont le langage élude le pronom je. Tel est le quatuor qui subsiste de l’œuvre originelle.

Photo © La Barque
Frédéric Tentelier a l’ambition d’un théâtre lié à la musique. Il fait fi de la tradition bien établie. Il mêle genres et styles. Sa partition est contemporaine. Elle ne craint pas les références à l’école répétitive étasunienne, l’utilisation de l’électronique, les allusions au classique autant qu’au folklore ou à la variété. Son rôle est actif. Partenaire des comédiens, elle dialogue avec eux.
De même, les musiciens sont-ils intégrés à la représentation. Geoffrey François (piano), Maud Kauffmann (violon, chant) et Marie Éberlé (violoncelle) participent véritablement à l’action non seulement par les sons mais aussi par leur jeu physique.
Rassembler les fragments Au trio musical correspondent trois acteurs : Joseph Drouet, Cédric Duhem et Marie Pavlus. Puisqu’ils incarnent quatre personnes, le travail théâtral va porter sur les signes visuels apportant aux spectateurs les moyens de décoder les passages d’un rôle à un autre, de la narration à l’incarnation, du témoignage à l’intériorisation, du commentaire à l’acte, du subterfuge à l’émotion transmise, de la vie à la mort. La complexité formelle n’est en rien obstacle.
Sans succomber au didactisme, le théâtre devient à la fois enjeu du jeu, démontage des mécanismes dramatiques et esthétiques, prise en charge totale des tensions entre les êtres, va-et-vient dans le temporel et le spatial. Mots, mélodies, sonorités, gestes, fragments de chorégraphies forment un tout unitaire.
Le naturel de l’interprétation (surtout chez Pavlus) gomme l’artifice alors qu’il le souligne. Cela donne un fragile équilibre qui demeure du début à la fin. La multiplication des approches théâtrales relance l’intérêt et la dynamique sans coup férir.
Le thème du corps hanté par un comédien, par une maladie, par une obsession tend au spectateur un miroir dans lequel la vérité du théâtre se mêle au mensonge de la vie. Car quand être soi : lorsqu’on joue ou lorsqu’on vit ? La reprise en boucle du spectacle repose l’interrogation à l’infini.
Michel VOITURIER (Lille)
L’Homme le plus normal du mondeTexte, musique, mise en scène : Frédéric Tentelier
Distribution : Joseph Drouet, Cédric Duhem, Marie Pavlus
Musiciens : Geoffrey François, Maud Kauffmann, Marie Éberlé
Électronique : Guillaume Hairaud
Scénographie : Fanny Bellair
Production : La Barque Théâtre
Tournée : au Zem de Lille, du 18 au 21 janvier ; à L'Atelier Culture - La Piscine de Dunkerque le 16 mars ; à la Verrière de Lille du 17 au 20 mai.