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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Mademoiselle Julie (Toulouse)

TRAGÉDIE NATURALISTE

Cette pièce écrite en 1889 par August Strinberg, s’interprète comme une des premières pièces du théâtre moderne. A l’époque, elle se joue du bien pensant. Les thèmes abordés autour de la lutte des classes et des sexes ainsi que l’ébauche fine de la psychologie des personnages laissent libre cours à une fable cruelle.

Sur scène deux protagonistes, domestiques de leur état : Christine la cuisinière s’affaire comme à son habitude pour servir Jean, son promis, et également valet de la maison. Dehors, la nuit de la Saint Jean bat son plein : on rit, on s’enivre, on danse dans un joyeux brouhaha. Ce soir, à mesure que l’air se mêle aux vapeurs d’alcool, le drame se fraye peu à peu un chemin.

Photo © Patrick Moll

Alors que Christine est sur le point de sortir enfin festoyer avec son fiancé, Mademoiselle Julie fait une irruption remarquée dans leur cuisine. Le contraste entre les deux femmes est frappant. Christine apparaît comme une femme honnête, résignée à son sort, mais presque invisible si bien que les deux futurs amants vont se livrer à des jeux de séduction, alors qu’elle sommeille juste à côté d’eux. Pour sa part, Juli,e la fille du comte, brille d’un éclat libertin et magnétique. Ces deux figures féminines que tout oppose et dont l’écart social a modelé l’attitude sont pourtant attirées par le même homme. Entre Jean, déjà promis à la cuisinière, et Mademoiselle Julie, va s’installer un étrange rapport de répulsion-attirance, domination-soumission, haine-fascination. Par des assauts provocants mais aussi en marquant sa supériorité de fait, la fille du comte vient à bout de la résistance du valet. On comprend pourtant très vite que celui-ci joue un double jeu. Il n’est pas que l’homme humilié, raisonnable, attaché à ses maîtres qu’il semble être durant tout leur échange. Au bout de leur jeu ambigu, ils consomment enfin leur attirance et c’est le début du drame.

A ce moment de la pièce, leurs destins qui viennent de s’unir l’espace de quelques instants de plaisir vont suivre des mouvements opposés. Pour Jean, prenant Julie comme « la première branche », l’heure est enfin venue de s’élever dans la société. Quant à Mademoiselle Julie, elle se noie dans un incommensurable mal être dont la mort semble être la seule issue. La pièce à ce tournant offre un dialogue vif, cru où les mots font mal. L’impossibilité de comprendre l’autre classe, mais aussi l’autre sexe, creuse un écart qui laisse les protagonistes seuls face à leurs propres ambivalences.

La mise en scène de Francis Azéma sobre et sans artifices restitue une large place au texte et à l’expression des personnages. L’intrigue se resserre dans la cuisine qui emprisonne les personnages. Seuls les bruits du dehors et la sonnette du comte se joignent à la trame pour l’ancrer dans la réalité. Sylvie Maury porte Mademoiselle Julie avec exaltation surtout dans la première partie de la pièce où, en phase de séduction, elle distille à la fois des airs de domination et un magnétisme dangereux et attirant. Grégory Bourut campe Jean dont le visage s’éclaire progressivement des traits de l’arrivisme. Quant au ton de Corinne Mariotto en Christine il sonne juste et sobre, mélange de résignation et de vaine bigoterie.

Le propos de la pièce, indissociable d’une époque et des réflexions de son auteur ne se laisse pas saisir aisément tant il recèle de références et d’allusions. Rendu ici en toute sincérité il se laisse approcher et c’est bon un début.

Anne CLAUSSE (Toulouse)

Mademoiselle Julie, de August Strinberg
Mise en scène et traduction : Francis Azéma
Avec : Sylvie Maury, Grégory Bourut, Corinne Mariotto

Grenier Théâtre / Toulouse 23 rue des Potiers 31000 Toulouse
Jusqu'au 31 octobre 2006, puis du 1er au 18 novembre– 20H30 (dimanche 16h) (relâche 19/10, 9&19/11))
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