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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Meistersinger / Les Maîtres-chanteurs (Berlin)

WAGNER AU VITRIOL

La fougue conservatrice de Wagner filtrée par la flamme subversive de Castorf : les adeptes de la verve provocatrice du metteur en scène berlinois hument comme un délicieux parfum de tempête... Pour les curieux encore vierges du fantasme castorfien, Meistersinger est l’occasion de se sensibiliser à l’univers décalé, charnel, exaspéré du célèbre leader de la Volksbühne de Berlin.

La pièce est un bijou de folie, d’exagération, et d’absurde. L’opéra prestigieux de Wagner se transforme en farce, les sopranos en bouffons, le tragique en absurde. Plus inquiétant, le décor sanglant, comme blessé à vif qui crie la violence obsédante de l’espace, griffé de lettres rouges. L’environnement signé par le déluré Meese, artiste fidèle à la scène de Castorf, ne nous dissimule rien du ton de la représentation. Un décor de papier souillé de mots bruts, tout en symbole : quatre colonnes d’un temple de ce royaume en carton-pâte, taguées d’un « Jail » (prison) dégoulinant, trônent sur scène. Au fur et à mesure du crescendo dans l’exhubérance, le décor ne cesse de se mouvoir : des pancartes se déroulent, disparaissent, tandis que les personnages, survoltés, abusent de supports et de panneaux peinturlurés de légendes absurdes. Une vaste dérision ? Castorf ne s’en contente jamais. Progressivement les pistes se brouillent. Du loufoque, on bascule au malaise. Le décor agressif tourne à la propagande. De la nostalgie wagnérienne de l’Allemagne traditionnelle se dégage une odeur délètere. La masse encensée est redoutable.

Photo © Thomas Aurin

Sur le terrain wagnérien, Castorf a trouvé matière à cracher sa fureur subversive. Les masques tombent. L’œuvre de Wagner est déformée, ridiculisée, piétinée, maltraitée comme une chair sclérosée dont il faudrait extirper le mal. Bassesse, passion, violence, rongent le grandiose édifice wagnérien. L’infernale machine à idôlatrer, qui fut inspiratrice du nazisme, est mise en branle. Peu à peu le wagnérisme, mélomane jusqu’au délire, envahit les esprits . C’est la vérité qui vomit de cette mascarade décharnée. Et c’est bien là le génie de cette pièce insoutenablement démesurée : du chaos, la lumière perce, et tous les rôles sont redistribués : la violence de Castorf n’est rien à côté de la perversion de Wagner. On en sort épuisé, dérouté jusqu’au dégout. Pourtant, il y a comme un air de délivrance dans cette terreur organisée. Car une fois encore, Castorf dérange au nom de la mémoire et de la liberté individuelle.

Elsa ASSOUN (Berlin)

Meistersinger, de Frank Castorf, d’après Richard Wagner / Les Maîtres-chanteurs

Volksbühne am Rosa-Luxembourg Platz à Berlin. 22.10/ 29.10/12.11/19.11.2006.
Théâtre national de Chaillot à Paris du 10 au 12.01.2007
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