HABILLÉE DU MENSONGELe théâtre de Pirandello interpelle. Il dissèque l’être humain, ses errements et la dislocation de son esprit. On en sort perplexe, comme sous le coup d’un choc, d’une révélation qu’il faut encore mûrir un peu. Reste à rassembler les morceaux épars du discours et à mettre de l’ordre au cœur des émotions suscitées afin de saisir la complexité de l’homme. Ludivico Nota, écrivain à succès, recueille Ersilia, une jeune femme que le malheur, une tentative de suicide relatée à grands coups de pathos dans la presse, a porté à la célébrité. D’abord renvoyée de son poste de nurse après l’accident mortel de l’enfant dont elle s’occupait, puis trahie par son fiancé, Ersilia a tenté ce geste fatal afin de mettre fin à une existence qui ne lui appartenait déjà plus. A la manière d’une héroïne, elle habille son suicide d’une histoire, et voilà que de façon inattendue, elle suscite un flot d’émotion et de compassion autour d’elle. En devenant une victime aux yeux de tous, car ce sont bien leurs regards qui la renvoient à son triste sort, Ersilia devient enfin quelqu’un. Elle prend corps dans ce nouveau rôle tragique qui lui permet d’exister… encore un peu.

Photo © Elizabeth Carecchio
A mesure que la pièce déroule son intrigue, le propos se reconstruit mot à mot. Il éclaire l’histoire d’Ersilia d’un nouveau jour et l’on comprend sa supercherie. Le mensonge de la jeune femme ainsi effeuillé la met à nouveau à nue et laisse entrevoir un personnage complexe, à la fois fragile au point de se briser et manipulateur. Autour d’elle gravite une série de personnes qui lui vouent des intérêts divers. Aider Ersilia est un moyen de soulager leur conscience, d’accroître leur popularité, d’assouvir leur curiosité ou leur désir de sortir de la banalité…. bref, rien de très humain dans ces desseins pourtant cachés sous de bienveillants sourires.
Le texte de Pirandello, moderne et efficace est aussi assez complexe, chaque dialogue apportant une pièce à l’édifice de l’être humain. L’humour sarcastique qui accompagne le propos apporte une bouffée d’oxygène qui permet à la pièce de ne pas tirer uniquement sur la corde tragique et de conjurer l’austérité de certains passages.
Vêtir ceux qui sont nus apparaît comme un grand puzzle qu’il faut reconstituer pièce à pièce afin de percer le personnage d’Ersilia et d’obtenir alors peut-être un éclairage sur la vérité.
La mise en scène de Stéphane Braunschweig, à la fois sobre et plastique, offre un plateau aux couleurs glacées, rythmé de moments de vidéo qui accentuent la modernité du propos. Le metteur en scène explique que le personnage d’Ersilia lui a rappelé l’épisode de la jeune femme qui avait prétendu avoir subi une agression raciste dans le RER,
« comme si se poser en victime était devenu le seul moyen d’échapper à l’anonymat de la vie moderne, le seul moyen d’exister dans une société qui précisément passe son temps à fabriquer des people ».
L’interprétation de la pièce est intense et vraie, campée par des acteurs qui trouvent toujours le ton juste. Que ce soit Cécile Coustillac qui habite Ersilia d’un malaise palpable, Gilles David qui balance entre nonchalance et esprit pour le rôle de l’écrivain ou Hélène Schwaller qui excelle en logeuse survoltée, sans tous les nommer, ils trouvent l’étincelle qui anime le texte.
L’œuvre de Pirandello saisit l’émiettement de la personnalité de façon à la fois méticuleuse et empreinte d’ironie sarcastique. Face à l’angoisse qui naît chez son sujet, la seule solution semble être la mort. Le spectateur face à ce théâtre de la réalité, qu’il soit intrigué, pris d’empathie, ou alors dérangé est assurément questionné.
Anne CLAUSSE (Toulouse)
.
Vêtir ceux qui sont nus, de Luigi Pirandello
Texte français de Ginette Herry
Mise en scène et scénographie : Stéphane Braunschweig
Création de la Troupe du Théâtre National de Strasbourg
Avec par ordre d’apparition : Ersilia Drei : Cécile Coustillac, Ludivico Nota : Gilles David, Madame Onoria : Hélène Schwaller, Alfredo Cantavalle : Thierry Paret, Franco Laspiga : Antoine Mathieu, Emma : Anne-Laure Tondu, Le consul Grotti : Sharif Andoura.
Ce spectacle sera présenté en tournée au Théâtre National de Toulouse du 27 septembre au 6 octobre, puis à Orléans, Le Mans, Annecy, Paris / CDN de Gennevilliers, Lisbonne, Bordeaux, Nice et Dijon.