Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
Les 14 et 15 avril 2005, au Théâtre des Halles, la compagnie de lHomme-au-Nez-Rouge présentait « LHistoire des ours pandas racontée par un saxophoniste qui a une petite amie à Francfort », de Matéï Visniec.
Le début de la pièce est excitant : un homme (Lui) se réveille dans son lit après une nuit agitée et largement arrosée. Jusque-là, rien que de très banal. Sauf que nous sommes chez Visniec, que la mécanique de la logique va se dérégler et que lauteur va nous emmener dans son territoire favori : lAbsurdie. Parce que Lui va trouver également dans son lit une femme inconnue (Elle) et toute nue ! Évidemment, il y a de quoi se poser des questions. Surtout au pays de Descartes.

Elle veut partir, Lui veut quelle reste. Elle finit, après ses jérémiades, par lui promettre de revenir pendant neuf nuits. Toute une vie, en somme.
Je lavoue : ce nest pas ma pièce préférée de Matéï Visniec. Autant jy retrouve des moments profondément drôles et poétiques, autant certains passages me laissent de marbre ou magacent : les piafs qui se reproduisent à qui mieux mieux en un clin dil (« Ils couchent avec mon odeur, avec mon ombre, avec mon souffle, avec les battements de mon cur. Dès que je dis quelque chose, ils saccouplent avec mes paroles »), lallusion au Francfort du titre Autant je fonds devant la tendresse incroyable qui sourd de ces conversations amoureuses, devant lhistoire de la famille aux arbres fruitiers, devant la sensation appétissante du tochinel, autant dautres passages me paraissent artificiels, voire complaisants.
La mise en scène de Régis Rossotto ne me convainc pas totalement non plus. Ceci dit, et cest à mettre à son crédit, je trouve ce jeune homme très ambitieux de sattaquer à cette pièce, qui est très difficile à diriger et à faire interpréter. Dans ces temps de médiocrité galopante, au moins il ne cède pas à la facilité du consensus mou. Mais il a des partis pris qui me laissent rêveur, notamment les fréquents « face public » des deux amoureux (le comble : « Je peux tembrasser, peut-être ? » de Lui adressé aux spectateurs !), les quatre déplacements de Lui pour écouter le message enregistré dElle Nempêche, le jeune metteur en scène fait preuve de beaucoup dimagination, de rigueur et de précision. Cest un premier travail de qualité.
Concernant Jennifer Cafacci (Elle), par moments, je suis cloué sur place par son jeu, ses yeux et son sourire scotchants de beauté, de candeur, de générosité et de malice ; et à dautres moments, aiguillonnée sans doute par le trac, elle en fait trop, elle en rajoute, elle passe en force, elle nous soumet à un jeu appliqué, académique. Quant à Claude Attia (Lui), cest presque linverse : dune part, trop sobre, trop pudique, comme sil avait peur de se brûler, comme un trouillard du sentiment un peu coincé ; dautre part, parfaitement juste dans des scènes difficiles, notamment celle des « a ». À dire vrai, LHistoire des ours pandas me paraît une uvre particulièrement rêche pour des comédiens et rétive à une interprétation approximative.
De son côté, Valérie Foury encage joliment les acteurs de ses lumières, qui les cernent avec intelligence de bout en bout.
En fait, le reproche majeur que jadresse à ce spectacle, cest le manque de flamme dans le jeu, et peut-être dans la mise en scène. Jaimerais tant que les rapports entre Elle et Lui rougeoient de leur incendie passionnel, pour faire flamber des répliques telles que « Cest moi, ce silence qui te caresse ».
Nimporte ! Cette Histoire est riche de ses potentialités. Tout ça va se régler (ils nen sont quà leur sixième représentation, après tout), les boulons vont se resserrer, les rapports vont shuiler et la tendresse va être portée à incandescence.