Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
Une fois de plus, une fois encore, la compagnie Mises en scène porte le fer là où ça fait mal. Là où lhomme travaille, là où lhomme se bat (quelquefois), là où lhomme hait, là où lhomme aime, aussi Cest une soirée revigorante que celle du 22 octobre 2004 où jai assisté à la représentation de ce Cairn, si finement mis en scène par Agnès Régolo, et interprété avec autant de justesse par des comédiens épatants.

En ces temps où beaucoup de gens baissent les bras face au mange-tout mondialiste, où il faut produire et avoir de plus en plus, et être de moins en moins, Cormann nous raconte lhistoire dun rebelle : Jonas Cairn, ouvrier syndicaliste, « prolo qui pense », capable de « tirer sur la chiasse », donc dangereux. Cest une litote de dire quil a fort à faire, le Cairn ! Car ils ne vont pas se laisser faire ceux d« en face » ! Le rouleau compresseur est en marche, à peine enrayé par lhistoire damour entre Cairn et la fille du patron Et puis, dabord, faut pas mélanger les torchons et les serviettes !
Largent réclame de largent.
Cette pièce dEnzo Cormann est magnifique et déchirante. Elle nous parle dun monde « où les hommes se tuent au travail avant de se faire tuer à la guerre » et qui doit obéir, toujours, à un monde où « largent réclame de largent ». Le monde tel quil hait.
Ne croyez pas pour autant que Cairn est bouffi d« une grandiloquence de merde » ou cousu avec les fils épais dun manichéisme pataud. Cormann tonne sur ici et maintenant, avec une acuité et une pertinence au rasoir. Et engueule ce « monde invivable » tout en sachant qu« il ny en a pas dautre ».
Bien sûr, il faut une mise en scène et des comédiens qui soient en osmose avec les intentions de lauteur. Cest le cas, et je crois bien que Cairn est le spectacle de la compagnie Mises en scène que je préfère.
La mise en scène dAgnès Régolo accompagne, avec la complicité et la connivence dun frère darmes, le propos de lauteur par sa finesse et son énergie. Christophe Lorion signe un Jonas Cairn denvergure, bourré dhumanité, dintelligence et dhumour, au corps musclé de félin blessé, « balafré de rêves dune autre époque ». Françoise Baut compose un chien nietzschéen gravement drôle, dont on reparlera longtemps. Nicolas Chatenoud est très crédible en chien de garde teigneux du pouvoir. Catherine Monin étonne en gosse de riche capricieuse. Quant à Pascal Billon, Nicolas Geny et Thierry Otin, ils interprètent avec classe et une belle complexité un trio de salauds particulièrement abjects.