DES MOTS DISPERSÉS SUR UN PLATEAU Théâtraliser les notes journalières de René Char durant son parcours de résistant à l’occupant nazi tenait de la gageure. Difficile d’affirmer que la réussite soit totale. Sur les mots du poète, Fisbach et son complice scénographe Laurent Berger ont mis des images qui, quelquefois, sont belles, sans pour autant apporter quoi que ce soit au texte. Le décor, immaculé, avec ses cellules vitrées recelant des éléments colorés, avec sa cuisine ouverte sur l’espace du plateau du Palais des Papes, avec ses dégagements et ses gradins, possède une esthétique froide, quasi rationnelle. Un septuor de comédiens dit les phrases contenues dans les « Feuillets d’Hypnos ». Il arrive qu’elles soient hurlées de manière inaudible. Il arrive que, écrites pour être déchiffrées par le regard d’un lecteur, elles perdent sens en cours d’énonciation.

L’urgence de leur rédaction en 1943-44 ne justifie sans doute pas aujourd’hui certaines courses éperdues vers le micro. Cherchant à éviter le fastidieux de l’énumération de 227 aphorismes ou notules, le metteur en scène tente de varier les entrées, les sorties, les mouvements, les gestes, les déplacements. L’un prend sa douche qui, ultérieurement, chantera un extrait hermétique ; un couple s’embrasse à n’en plus finir ; d’autres vont et viennent, cabriolent, culbutent, boxent… Il en est se voilant les yeux, aboyant, tirant des coups de feu. Ou jouant avec les sons, voire avec écho ou chœur.
Dire que cela constitue un véritable spectacle théâtral serait téméraire. Même si chaque texte est supporté par une action dans l’espace. L’émotion reste en retrait. Elle pointe néanmoins lorsque parole est donnée à la centaine d’amateurs convoqués sur la scène. Il semble alors que les mots retrouvent la nudité première de voix dépouillées de tout effet. On rejoint le Char qui écrit :
« On supposera que les morts inhumés ont des noix dans leurs poches et que l’arbre un jour fortuitement surgira » ou
« Les enfants réalisent ce miracle adorable de demeurer des enfants et de voir par nos yeux ». Laissons-lui aussi cette interrogation :
« Sommes-nous voués à n’être que des débuts de vérité ? » Michel VOITURIER
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Feuillets d’Hypnos Texte : René Char (in
Fureur et mystère, éd. Gallimard Poésie, 2007)
Mise en scène : Frédéric Fisbach, Alexis Fichet, Lucie Nicolas
Distribution : Wakeu Pogaing, Pulchérie Gadmer, Johanna Korthals-Altès, Nicolas Maury, Benoît Résillot, Stéphanie Schwartzbrod, Fred Ulysse et 106 amateurs d’Avignon et de Vitry-sur-Seine Scénographie : Laurent Berger
Costumes : Olga Karpinsky
Production : Studio Théâtre de Vitry / Festival d’Avignon Cour d’Honneur du Palais des Papes du 15 au 17 juillet ; au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine les 29 et 30 septembre.
Photo © Christophe raynaud de Lage/Festival d'Avignon