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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Norden

CÉLINE DÉMYTHIFIÉ

Après Dostoïevski et Brecht, Céline est la nouvelle victime de la folie subversive de Frank Castorf. Son roman « Nord », récit d’une Allemagne déchue de la fin de la seconde guerre mondiale, est objet d’une déconstruction burlesque. Une page sombre d’histoire revisitée entre dérision et provocation.

Quelle nouvelle tornade castorfienne promet de s’abattre sur nos têtes? « Une grand-guignolade de Louis-Ferdinand Céline » : le sous-titre est prometteur. On n’en sortira certainement pas indemne. Difficile pourtant de savoir à quelle sauce Catorf va cuisiner nos nerfs...


Cette fois-ci la scène est imposante mais étonnamment sage : des grands panneaux volants crient l’anachronique « die another day », un wagon de train taille réelle, et des grands signes noirs indéchiffrables sur affiches blanches, cachant des étagères en bois remplis de livres : aucun excès visible. Un décor presque sobre : rien qui ne fleure le théâtre trash à l’allemande.

Au bout de quelques minutes les pitres de la troupe castorfienne s’emparent joyeusement de l’espace : les mitraillettes canardent, des cris d’hommes et des hurlements d’animaux fusent et le wagon est jeté avec furie sur la bibliothèque. Le chaos commence, nous voilà soulagés... Les livres, objets symboliques de Céline sont malmenés, piétinés, abandonnés. L’heure n’est plus à la littérature. C’est parti pour trois heures de bouffonnerie : la bande de farceurs s’en donnent à cœur joie pour jouer l’exil de Céline dans une Allemagne à bout de souffle. Le groupe de fuyards, tourné en dérision, est hilarant : Céline, artiste et médecin, vomit son texte de manière insupportable, Lili, sa délurée de femme est hystérique, le comédien Le Vigan se confond en délires mystiques...

Lente folie

Les comédiens déploient une énergie hallucinante et dérident l’oeuvre de Céline en multipliant les gags avec une délicieuse éxagération. Derrière la mascarade, c’est la violence et le néant d’un pays rongé par la dictature agonisante. Une population errante qui cherche à survivre au milieu des cendres. Sur le chemin de Zornhorf, en passant par Baden-Baden, la bande à Céline rencontre des êtres déracinés hors du temps. Au fur et à mesure du voyage, la troupe rocambolesque fait l’effet d’une communauté de gitans errants qui traînent ses gueules cassées, le wagon ressemble à une caravane qui bourlingue cahin-caha sur les chemin ruinés par la guerre.

Une lente folie semble gagner la bande : les scketchs se répétent, les personnages ruminent les même refrains, les rôles s’inversent. Le rythme usant s’intensifie et épuise les spectateurs. Comme pour réveiller le public de sa torpeur quelques coups de feu sont tirés à intervalles réguliers. On n’en voit pas le bout et c’est la règle du jeu...

En abordant le côté sombre de Céline, Castorf sait qu’il tient entre ses mains une bombe à polémique : haine, nazisme, antisémite, violence de l’écriture... Et c’est avec une jouissance non dissimulée qu’il la fait exploser sur scène avec son talentueux sens de la démesure ; la patte de Castorf, destructrice, exubérante et provocatrice. Dans toute sa splendeur.

Elsa ASSOUN
www.ruedutheatre.info

Adaptation et mise en scène : Frank Castorf
Interprètes : Annakathrin Bürger, Marc Hosemannn, Irina Kastrinidis, Young-Shin Kim, Michael Kloben John Henry Nijenhuis, Milan Peschel, Lore Richter, Silvia Rieger, Lars Rudolph, Matthias Schweighöfer, Bernhard Schütz, Norbert Stöss
Musiciens : Herman Herrmann, Boris Jöns, Ole Wulfers
Scénographie et costumes : Bert Neumann
Lumières : lothar Baumgarte - Son : Klaus Dobbrick - Vidéo : Jens Crull, Dirk Passebosc

Crédit photo © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avigno
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