LE LANGAGE INTERPOSÉLe décor créé par Jean-Paul Chambas séduit dès l’abord. Il affirme bien ce qu’est le théâtre : une illusion qui n’a pas besoin de réalisme pour emporter l’adhésion. Et parfois une illusion qui ne fait pas longtemps illusion...Tout est contenu dans une boîte immaculée, volume clos ouvert seulement vers la salle. La voiture dans laquelle circuleront les héroïnes est esquissée au moyen de quelques formes métalliques qui rappellent carrosserie et volant. L’horizon se pare de signes graphiques qui disent le passage, le mouvement, le voyage. Côté jardin, une stèle matérialise un monument, une montagne, un repère géographique. Au sol, des lignes suggèrent des limites, des contraintes routières ou foncières…

Photo © Ingrid Legrand
Le texte, signé par Bruno Bayen, en revanche, engendre quelque scepticisme. Au point qu’on se dise que lorsque Samuel Beckett ou Anton Tchekhov donnent à leurs personnages une parole vide tandis qu’il ne se passe rien, elle se pare d’une multitude de significations. Alors que, lorsque l’auteur met dans la bouche des siens des phrases chargées de références psychologiques, historiques, sociologiques, intimement liées au relationnel, elle sonnent cruellement creux, s’enlisant dans l’immobilisme de l’histoire. Apparemment, il n’y a pas grand intérêt à faire dialoguer deux sœurs vieillissantes à propos de leurs blessures, de leurs difficultés à s’entendre, de leur enfance lointaine. Aucune vraie tension ne les anime. Aucun événement bouleversant ne vient relancer un discours qui tourne en rond.
Voyage immobile et déferlant discours Les apports extérieurs de protagonistes épisodiques ne bouleversent en rien la monotonie. L’intrusion d’un curé, censé moderne, n’y change pas davantage que l’éphémère apparition d’une juvénile chanteuse, censée être la demi-sœur inconnue des deux aînées ou du moins une sorte d’image de ce qu’elles auraient pu être si elles avaient été jeunes aujourd’hui.
Jean-Pierre Vincent a mis cela sur scène. L'un des rares effets visibles de son travail, en dehors de la projection de l’éclipse et de la brume qui s’étend parfois dans le paysage, est un jeu de lumière inconsistant, supposé traduire le déferlement multicolore des projecteurs d’un proche podium dévolu à une artiste de variété. Le verbiage littéraire ressassé et futile de Béatrix et de Christine déferle. Il donne néanmoins des indications sur la manière dont il doit être perçu. Il suffit de glaner dans le texte pour savoir qu’on y sera
« glacé par un frisson de l’esprit », que les personnages se demandent (sans oser le demander au public) depuis combien de temps elles ne s’étaient plus ennuyées ensemble comme aujourd’hui. Elles terminent d’ailleurs en affirmant qu’il vaut mieux ne plus se souvenir (et donc d’oublier au plus vite ce qui vient de se passer).
Bref, cette espèce d’autisme bavard, dans lequel des individus semblent parler de la France alors qu’ils ne parlent que d’eux-mêmes, laisse froid.
Michel VOITURIER (Lille)
L’Éclipse du 11 août Texte : Bruno Bayen (éd. L’Arche, 2006)
Mise en scène : Jean-Pierre Vincent
Distribution : Edith Scob, Bérengère Bonvoisin, Sylvain Élie, Aurélie Leroux
Décor et costumes : Jean-Paul Chambas
Éclairage : Alain Poisson Son : Alain Gravier
Maquillage : Suzanne Pisteur
Production : Cie Studio libre, Théâtre national de la Colline, Théâtre La Criée de Marseille
Au Théâtre du Nord à Lille, du 22 au 27 mai 2007.