POÉSIE ICONOCLASTENé en 1941 en Syrie et décédé en 1997, Saadallah Wannous, à la fois conteur et dramaturge, a écrit une dizaine de pièces dans le cadre d'un théâtre politique, militant mais aussi d'une grande force poétique. Ce Rituel pour une métamorphose est l'une de ses deux dernières oeuvres. L'action se situe dans la ville de Damas vers la fin du XIXème siècle. Un conflit se dessine entre le pouvoir politique et l'autorité religieuse : le mufti (Fida Mohissen) tend un piège au prévôt des notables (Benoît Lahoz) et le fait prendre en flagrant délit de débauche avec sa maîtresse, la courtisane Warda (Giana Canova), par le chef de la police. Pourtant, aussitôt après, il demande à Mou'mina (Barbara Greene), l'épouse du prévôt, de prendre subrepticement la place de Warda auprès de son mari dans la cellule afin de l'innocenter. Mou'mina accepte le marché à condition que le mufti oblige son mari à la répudier... Or, voici que Mou'mina, qui fut jusque-là la première dame des Notables, s'en vient trouver Warda pour lui demander de faire d'elle une courtisane dans sa maison... Elle prend le nom d'Almâssa (Diamant), devient très vite une célébrité et l'objet d'un culte érotique généralisé dans toute la ville, au grand scandale des bien-pensants, religieux ou non, notables ou simples citoyens.

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Cette métamorphose est pour la jeune femme une plongée volontaire dans un gouffre destructeur mais aussi, paradoxalement, une renaissance. Pour elle, devenue ainsi une prêtresse de la transgression des fausses valeurs, mais aussi et surtout pour la cité, collectivité fondée sur le conformisme, la tartufferie, le machisme, la loi du plus fort... Le mufti lui-même voit sa vie intime et ses convictions bouleversées par la conduite d'Almâssa pour laquelle il éprouve un désir fou depuis qu'il l'a vue. Seul moyen pour remédier à ce désordre général : édicter des fatwas très sévères à l'encontre des contrevenants à la loi religieuse, notamment les courtisanes et surtout Almâssa...
MessianiqueAvant d'être tuée par son propre frère, Almâssa saura donner à son acte la dimension proprement messianique qui, inéluctablement le sous-tend : celle du triomphe des valeurs féminines auxquelles elle s'identifie et que sa seule présence rend évidentes. Elle devient ainsi, dit-elle, un conte, une allégorie, une obsession, un désir, une tentation... Et contre cela, heureusement, on ne peut rien ! C'est cette dimension de conte, de fable, qui confère à cette oeuvre un caractère d'universalité – bien souligné aussi par une mise en scène (Fida Mohissen et Fabien Duprat) et un dispositif scénique sobres - qui la situe un peu en dehors d'un contexte historique précis. En fait, elle accède ainsi aux profondeurs de l'être et du social. C'est, comme dans toutes les tragédies, un conflit inéluctable entre les pulsions de mort – masculines - et les forces de vie – féminines - de l'individu, entre un ordre social factice et liberticide et un beau désordre suscité par une anarchie créatrice de formes nouvelles. Une histoire éternelle en somme...
Henri LÉPINE (Avignon)
Rituel pour une métamorphosede Saadallah Wannous
Co-production Métamorph'Théâtre, Gilgamesh Théâtre et Salièri-Pagès/le Ring.
Avec Barbara Greene, Gianna Canova, Fabien Duprat, Benoît Lahoz et Fida Mohissen.
Le Ring Théâtre. 12, 13 et 14 avril 2007