LIBERTÉ DÉVOYÉELes philosophes ont beaucoup glosé sur la notion de « liberté », mot dont le champ sémantique très flou permet nombre d'interprétations contradictoires, laissant une voie béante à toutes les impostures, même les plus perverses. Depuis des décennies, les sciences humaines (psychologie, sociologie) et la biologie ont apporté des précisions à ce concept qui n'a de signification véritablement pertinente que dans la vie réelle et concrète.
La liberté individuelle, toujours relative, ne commence, pour chacun de nous, que dans et par la connaissance de nos propres déterminismes et conditionnements (Henri Laborit). Etrange idée, de la part d'Albert Camus, d'avoir choisi l'empereur
Caligula comme personnage emblématique de l'homme en quête de sa seule liberté individuelle, laquelle ne peut avoir pour finalité, selon Camus, qu'une forme de « suicide supérieur ». Mais, « supérieur », à quoi et en quoi ? Ce parcours discursif pour en arriver à cette
évidence qu'on ne peut être heureux contre les autres hommes ! Etait-il bien nécessaire de donner vie théâtrale à ce Caligula, faux héros à l'égo hyperdimensionné, qui n'est, en fait, qu'une sorte de Père Ubu tragique que l'on pourrait très bien imaginer en tenue vert-de-gris de général SS ou encore en émule d'Arturo Ui ?

Photo © Jean-Luc Charles
Quasi fellinienLe thème de la liberté – et ses corollaires incontournables que sont la responsabilité, l'altruisme, l'engagement - me semble beaucoup mieux traité dans « La Peste » ou même « l'Etranger » que dans cette oeuvre extrêmement ambiguë jusqu'à l'équivoque. Ces réserves faites sur les présupposés philosophiques d'une oeuvre décidément très datée et marquée par son époque, reste le beau texte de Camus et surtout le
splendide traitement théâtral, parfois à la limite du fellinien, qu'en ont donné Laurent Ziveri, le metteur en scène, et la Cie UppercuThéâtre.
Un décor à la fois simple et beau : le plateau est divisé en deux plans distincts séparés dans la profondeur par des barres verticales comme pour évoquer un second théâtre dans le théâtre. En fond de scène, un grand cercle d'aspect métallique représentant peut-être la lune – l'absolu – que Caligula essaie en vain d'obtenir pour échapper à l'absurdité du monde, ce qui laisse à réfléchir sur l'infantilisme du personnage. Car Caligula, au sortir du deuil de sa soeur Drusilla, qui était aussi sa maîtresse, après trois jours d'errance désespérée, revient dans son palais ayant fait le constat que
« les hommes meurent et ils ne sont pas heureux ». Moyennant quoi, il va s'acharner à les rendre encore plus malheureux et à les faire mourir plus vite.
Jean-Jacques Rouvière incarne un Caligula écorché vif, véritable force de la nature mais dont le jeu quelque peu paroxystique contrarie parfois la compréhension du texte par le spectateur.
Il est entouré de huit comédien(ne)s tous excellents formant une équipe très homogène : Erica Rivolier, bien que paraissant un peu jeune pour le rôle, est très convaincante en Caesonia, Fabien Baïardi (Hélicon), Vincent Lefevre (Scipion) et Laurent Moreau (Cherea) savent conférer efficacement ses caractères propres à chacun des personnages qu'ils incarnent.
Mention égale à des personnages plus secondaires : Jean-François Bony, Patrick Denjean, Christian Termis, Patrice Riera (patriciens, poètes, etc) et Maud Jacquier (la femme de Mucius), mais à la présence scénique très forte.
Henri LÉPINE (Avignon)
Caligula
Texte : Albert Camus
Fest'Hiver 2007 des Scènes d'Avignon et Cie
Théâtre du Balcon les 14 et 18 janvier 2007.
Cie UppercuThéâtre (Département du Var).