DANSES DE DÉNONCIATION1939, la guerre civile espagnole se termine par la victoire des nationalistes. Voix enregistrées. Celle de Dolores Ibarruri, dite la Pasionaria, celle de Federica Montseny, ministre durant la seconde république. Voix de Franco qui annonce le début de la dictature. Chants de la foule. Silence aussi, souvent du silence, pendant que deux femmes habillées en noir dansent dans la pénombre. Une femme est immobile, aux marges de la scène, elle regarde une autre femme, qui répète plusieurs fois la même action :
la danseuse allonge un bras devant elle, trace et déchire l’espace vide, le corps se tend en avant, dans le vide, elle parcourt l’espace à la recherche de… ; mais la danseuse ne le sait pas elle-même, elle retourne au point de départ de l’action, et elle enfonce de nouveau son bras dans le vide. Les femmes se guettent, leurs mouvements se font plus violents, elles s’empêchent de conclure une action. Elles s’endorment aussi, les corps fermés sur eux-mêmes, devenus des coquillages. Pendant qu’une femme dort, l’autre danse avec rage. La danseuse italienne, Emanuela Ciavarella, a le visage froid, ses yeux cherchent autour d’elle, son corps est désespéré dans des sauts en déséquilibre. La danseuse argentine, Diana Regaño tombe et saute, retombe et resaute, puis elle s’arrête, le regard alarmé dans le vide. Les femmes nourrissent des sentiments maternels les unes envers les autres, ainsi elles essaient de survivre quand elles ne peuvent plus crier.

Les chorégraphies de Jesus Hidalgo, artiste d’origine espagnole, représentent des corps en lutte avec le passé et avec l’histoire. La création 2006,
Ellas, est un hommage aux exilés de l’Espagne franquiste. Le même sujet était analysé dans son solo
Plus de place pour Perpignan, création 1996. Les danses d’Ellas, colorées et froides dans l’atmosphère des pièces théâtrales de Garcia Lorca, débutent dans la lenteur. Les corps attendent le discours de Franco. Alors la peur commence, la rage et l’injustice transforment les corps, qui deviennent grotesques. Les gestes sont toujours brefs, comme des petits signes d’assentiment ou de négation ; au début ils sont doux et patients, puis ils deviennent des cris muets. Dans l’espace nu, Ciavarella déplace quatre chaises, lentement. Les chaises forment une ligne à droite de la scène, puis face au public, et enfin contre le mur. Les chaises vides personnifient la dictature, et selon où elles sont mises, les danseuses sont comme obligées de changer la direction de leurs gestes. Elles semblent jugées par les chaises, sauf à la fin : les chaises contre le mur, Ciavarella, collée au mur, cherche trop lentement à sortir de scène, trop tard, et Regaño demande grâce par la danse. La rage et la dénonciation remplacent la prière pendant que les chaises et les deux danseuses attendent d’être fusillées.
Jesus Hidalgo continue ses recherches sur un mouvement simple et poétique, et sa danse, sans avoir besoin d’un discours didactique ou intellectuel, réussit à nous rappeler notre condition humaine et le monde contemporain secoué par les guerres.
Mattia SCARPULLA
www.ruedutheatre.info
La chorégraphie
Ellas, compagnie AlleRetour, est présenté au Théâtre Buffon, 7-29 juillet, Festival Avignon Off Chorégraphie : Jesus Hidalgo Danseuses : Emanuela Ciavarella, Diana Regaño Informations : Théâtre Buffon 18, rue du Buffon 84000 Avignon 06 82 29 76 46 www.alleretour.com