LA BANALITÉ DU MALCertains textes parlent de la guerre. Certains auteurs osent le pari de mettre des mots sur les maux de l’humanité. Ce n’est pas ce qui est le plus facile, ça ne l’est pas dans le geste d’écriture et la tâche se complique lorsqu’il s’agit d’un texte théâtral. Justement le texte de Laurent Gaudé
Cendres sur les mains témoigne avec justesse le plus souvent de l’horreur de la guerre. La guerre que décrit Laurent Gaudé est celle qui a sévi dans les Balkans dans les années 90 et pourtant le texte ne le dira jamais vraiment, car ce dont parle
Cendres sur les mains c’est ce moment où l’on brûle les corps mutilés après le passage des armées ennemies.

Trois personnages ont été imaginés par l’auteur, deux hommes et une femme. Les deux hommes sont des fossoyeurs, des hommes suffisamment naïfs pour accomplir cette tâche horrible qui leur incombe sans jamais en prendre réellement conscience : la négation de la destruction d’un peuple. L’action n’est pas sans lien avec le système nazi, l’action dramaturgique va même jusqu’à reprendre le fonctionnement des
Sonderkommando : alors que les deux hommes charrient les corps pour les jeter dans le bûcher une femme se relève, une vie improbable dans cet enfer. Cette vie, cette femme sera leur esclave. C’est ainsi qu’ils l’ont décidé. Cette femme devra accomplir la même tâche qu’eux mais elle le fera depuis sa position de victime. Elle appliquera les mots de la prière, les caresses du souvenir afin que ses mains gardent l’empreinte de leurs corps. Elle portera leur mémoire. Elle dira le souvenir, le nom de ceux qui ne sont plus.
Le texte est beau car l’auteur est parvenu à faire entendre les voix de ces victimes mais il a aussi quelques défauts, parfois. Le défaut de certaines maladresses notamment lorsqu’il veut souligner la grossièreté des fossoyeurs, la banalité du mal. La mise en scène de Bruno Ladet part d’une bonne intention. On sent bien que son travail voudrait témoigner autant qu’il le peut de cette horreur dont parle Gaudé mais il commet l’erreur de diriger ses acteurs dans une esthétique véritablement hostile à l’éthique d’une représentation de la guerre.
Les deux comédiens Christian Cannot et Giovanni Vitello versent dans la bouffonnerie pour ne pas dire dans le one-man-show. Les personnages portent cette grossièreté, mais peut-être fallait-il chercher ailleurs pour ne pas banaliser l’horreur et aller contre l’intention. La comédienne Sandrine Bestel est plus juste notamment dans sa diction mais elle n’échappe pas toujours au pathos et l’on aurait préféré davantage de distanciation. Le regret est fort car le pari était intéressant. On peut toutefois souligner l’audace de créer un texte comme celui-ci et espérer qu'un soupçon supplémentaire de subtilité rejoindra le plateau de la compagnie Nouvelle Eloïse.
SéverineLEROY
www.ruedutheatre.info
Cendres sur les mainsDe Laurent Gaudé
Compagnie Nouvelle Eloïse
Mise en scène de Bruno Ladet
Avec : Sandrine Bestel, Christian Canot et Giovanni Vitello
Festival Off Avignon & Compagnies
Le Gilgamesh – 33 rue carreterie 84 000 Avignon Réservations : 04 90 25 63 48
Dates : du 9 au 29 juillet, les jours impairs à 16h - durée 1h15
Notes de mise en scène de Bruno Ladet :
Quand on aborde Cendres sur les mains, on sent tout de suite que ce texte oscille sans cesse entre poétique et politique, tout en étant empreint d’un humour noir ravageur. L’action se déroule dans un chaos, une guerre, un massacre, ce qui nous plonge dans le politique, au cœur même de l’actualité ; il convient donc de rester ancré dans celle-ci tout en gardant la résonance de la mémoire et des cultures des peuples qui ont connu les génocides. Cette pièce traite de l’implication de chaque être et de sa responsabilité dans ces effroyables machines inhumaines.
Ici, on examine l’engrenage qui est au bout de la chaîne, le plus symbolique, le plus tragique aussi, la mort et même le déni de celle-ci, jusqu'à la disparition de toutes preuves, de toutes traces. Trois personnages sont en jeu : les deux fossoyeurs, qui sont le reflet d’une humanité asservie, sont monstrueux mais touchants, pathétiques mais clownesques et face à eux, une femme, une sainte, une victime dont l’auteur fait une icône froide et dure comme la vérité. Il faut chercher chez les fossoyeurs cette part d’humanité qui pourrait nous ressembler, ne pas avoir peur de fouiller leur quotidien pour mettre en valeur ce comique de situation qui donne du relief et de la profondeur à la théâtralité de ce texte ; le spectateur doit se laisser surprendre à rire de bon cœur, à être ému par ses êtres qui pourrissent de leur compromission. Quant à la rescapée, elle se densifie au cours de la pièce ; d’abord fantomatique, elle prend du corps, elle se remplit de ces souvenirs, de ces âmes et peut ainsi témoigner de la complicité des fossoyeurs.
Le lieu est un terrain vague, un endroit aux confins de l’humanité ; la scénographie doit rendre ces intentions : elle doit témoigner à la fois de cette absence d’âme, de l’inhumanité de cet endroit où l’on broie l’identité des peuple mais elle doit être aussi en constante évolution car malgré tout, malgré ce travail de sape, les traces sont là, de plus en plus présentes, pressantes, jusqu’à écraser l’espace, jusqu’à libérer la rescapée et impliquer les fossoyeurs. Il en va de même de l’espace sonore qui doit résonner des sons et musiques des peuples qui ont été pourchassés.
La théâtralité est implacable ; il existe dans l’évolution des personnages une inversion : de fantôme, la rescapée se trouvera féconde d’un monde de vie à transmettre, alors que les personnages bien réels et si vivants des fossoyeurs se trouveront figés dans la mort. Là encore, l’espace doit respecter cette inversion et, par petites touches, évoluer ; les traces doivent inéluctablement se révéler sur ce plateau qui était désespérément nu au début. Et par catharsis (l’attachement que l’on peut avoir pour les fossoyeurs, l’espace qui nous opprime de plus en plus, cette vérité que nous assène la rescapée) on se sent peut-être même coupable.