ET QUE LE RIRE SOITUn univers d’acier. Brutal. Tant au niveau des lumières que du son, des couleurs et des matériaux. Un univers carcéral pour une liberté affirmée. Une liberté entravée. Comme elles existent dans toutes les dictatures de la planète. Un monde où l’homme a perdu son humanité. Où l’animal social a laissé place à l’animal tribal. Un monde où l’individu n’existe plus en tant que tel, et où le groupe n’a d’existence que par le système qui l’encadre. Un lieu sans émotion, où même le rire est réduit à un exercice technique organisé. Un code social de pure forme. Bien huilée, la mécanique tourne. Jusqu’à l’émergence d’un éclat… de rire. Alors, la machine s’enraille, les émotions s’éveillent. Sur le plaisir, la liberté, l’amour, le désir. Mais aussi sur la colère, la douleur, la peine et la désespérance. Lourde responsabilité que d’être libre.

Avec
Rictus, la compagnie de l’Autre Part frappe fort. Un grand coup de pied dans la fourmilière de l’intolérance, "des" intolérances. Avec le texte tout d’abord. Evidemment. Un texte un peu hermétique, parfois obscur, décousu, heurté. Un texte qui se construit parfois comme un écho. Un mot, une parole qui se répète, s’amplifie, se coordonne, se délite. Un texte qui met en lumière les affres du totalitarisme. Pour mieux les dénoncer. Dénoncer aussi les risques de la démocratie. Dans la logique du célèbre aphorisme de Winston Churchill : «
La démocratie est le pire des systèmes... à l’exception de tous les autres. » Mais le message de tolérance va ici plus loin que le texte lui-même. Avec la mise en scène, bien-sûr, qui souligne la mécanisation des êtres et de la pensée. De même que les lumières et les chorégraphies.
La compagnie a aussi la spécificité de compter onze comédiens. Dont huit dits "déficients intellectuels". Onze comédiens d’égal talent qui font vibrer leurs personnages et qui prouvent que le handicap n’est pas une tare sociale, ni une infirmité. Encore moins une impuissance. Alors, même si quelques réglages sont encore à faire sur le fond – le niveau sonore de la bande son, un peu trop fort, perturbe au départ l’écoute du texte et la répétitivité un peu excessive de certaines chorégraphies le rend parfois lassant – on ne peut que penser qu’on est néanmoins face à du grand théâtre. Un théâtre qui ne peut laisser indécis. Certes, on peut ressortir chamboulé, dérouté, enthousiaste ou réfractaire de la représentation. Perplexe, peut-être. Indécis, non. Parce que ce théâtre là est un théâtre d’engagement. Un théâtre de parole, un théâtre d’idées, un théâtre de prise de position. Pour un exercice responsable de la démocratie.
Karine PROST
www.ruedutheatre.info
Rictus, manifeste pour un Etat clownocratique, de Elie Briceno
Compagnie de l’Autre Part Avignon Off 2006 - Au Théâtre de la Luna, à 16h15 – relâche le lundi
Réservations au 04.90.86.96.28