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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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[Portrait] Pippo le fou

Auteur, acteur et metteur en scène, Pippo Delbono a officié au théâtre du Rond-Point à Paris, en fin d'année dernière. A 46 ans, il joue et jongle avec les contraires.

« Le théâtre, c’est une chose que tu dois vivre avec les autres, c’est un rituel que tu dois partager. C’est comme la peste qui te contamine. » Depuis mi-novembre, Pippo Delbono célèbre sa grande messe scénique au Théâtre du Rond-Point, dans un collage d’images et sons, de danses et de tons, de textes et de silences, orchestrés selon un tempo aux pulsations délicates. Fanfare, cirque, réveillon, cortège funéraire, fête de village, square anglais, danse de travestis sur un « Mourir sur scène » de Dalida, au volume sonore rarement égalé dans les salles parisiennes : c’est un théâtre du chaos, tendu entre un débordement de violence et une ineffable poésie de la tendresse, que propose ce grand artificier. Et c’est bien cette contradiction inhérente au metteur en scène qui est créatrice de beauté. Car les spectacles de Pippo Delbono ne sont pas réductibles aux mots : ils opposent une résistance à la compréhension immédiate, linéaire, facile. « Parce que le théâtre, il te donne quelque chose que tu ne comprends pas forcément. »

Pippo Delbono - Photo © Philippe Delacroix

Le cheveu bouclé, le front soucieux, les yeux renfoncés dans l’ombre des sourcils, Pippo Delbono a tout du sage antique. Pourtant il n’a ni le sérieux, ni la posture d’un penseur. Il parodie à loisir les metteurs en scène français, « une typologie, une catégorie spéciale, habillée de noir. » M. Delbono fuit le sérieux calcifié, le théâtre donneur de leçons, la vérité univoque : « Quand le théâtre devient religion, il me fait peur. » M. Pippo court après la contradiction, l’assume et l’utilise. L’ironie est son instrument de lutte contre la rigidité du regard, qui entraîne selon lui la mort de la beauté. « Il y a des moments où tu es sacré et des moments où tu es le plus banal du monde. Il faut l’accepter. Il y a de la poésie dans la banalité. L’ironie, c’est le courage de porter ces contradictions ». Depuis 1986, date de création de sa compagnie, il s’efforce de créer son propre langage théâtral. Un langage tissé de poésie, émanant du corps : inspiré du théâtre oriental, le travail de Pippo Delbono n’est ni danse, ni mime, ni théâtre. Il est une recherche toujours renouvelée de l’énergie vitale, de l’élan premier qui donnent au corps son balancement. La poésie naît entre le relâchement atteint et la précision du geste. « Le but de l’acteur est de devenir chaman dans son art, être libre dans le rituel sans jamais perdre conscience. » Dans cette tension, l’acteur touche à la vérité. C’est une lutte du corps avec ses forces contradictoires. Et Pippo Delbono s’exécute : dans Henri V, il marche à pas de samouraï. « La marche est animée par la lutte, comme lorsqu’on avance contre un vent très fort. Cette lutte là est fondamentale pour moi, elle est l’essence de mon travail. Je ne veux pas d’un théâtre naturel mais d’un théâtre vivant. » Retrouver la poésie du moindre geste, montrer le corps comme révélateur de beauté et d’émotions, abandonner la psychologie : le langage de l’auteur italien se situe aux confins du théâtre et de la vie.

« Ma ! Je suis complètement schizophrénique ! »

Dans un fauteuil de velours bleu, au bar du théâtre du Rond-Point, les mains de Pippo Delbono s’animent, illustrent dans l’air ses propos. Le mouvement anticipe la pensée : « la tête, c’est mieux quand tu la coupes. C’est ton corps qui pense. » Pippo Delbono est un metteur en scène qui recherche la stupidité des acteurs – « frappés de stupeur : un état au monde sans défense, sans préjugé, en totale innocence et contradiction,car c’est à ce moment là, anéantis, qu’ils peuvent jouer. » Comment se mettre en transe corporelle quand on est acteur et metteur en scène ? « Ma ! Je suis complètement schizophrénique ! » s’amuse-t-il. Quand il s’égare dans la mise en scène, il reconnaît qu’il est le cancre de la troupe, le plus mauvais des acteurs : « je comprends le sens de mon rôle d’acteur et je perds mon innocence. » Mais très vite, il retrouve le costume de Pippo, « qui ne comprend rien », qui balaie la salle de sa lampe de poche, le regard terrifié ou rieur, en déclinant une palette indéfinie de cris, de murmures, de souffles tandis que sur scène, le spectacle semble naître de lui-même. Maître d’orchestre et orchestrateur, il donne au public une cérémonie sacrée, une incantation poétique, rigoureusement pensées, follement interprétées. Pippo est un fou. Le fou de la commedia dell’arte, le fou du cirque, le fou fellinien de La Strada, frère d’Anthony Quinn et de Giuletta Masina. « Quand je regarde la mer, je ne pense pas que dans la mer, il y a des poissons, des bateaux ou que l’eau est salée… je regarde la mer, et basta ! »

Photo de spectacle © Philippe Delacroix

La fragilité du corps

Sa compagnie a les couleurs et le son d’une troupe de cirque : on y retrouve des clowns, des hommes forts, des femmes au corps de liane et des monstres, mis en marge de la société. Bobò est un de ceux-là. Bobò est l’acteur que Pippo a cherché pendant plusieurs années. Sourd-muet, ce petit homme à la tignasse hirsute a passé cinquante ans dans un hôpital psychiatrique près de Naples. La rencontre, en 1994, a été salvatrice pour les deux hommes. « Moi aussi j’avais perdu la tête, mon corps était totalement rigide, voir Bobò, son petit corps et toute cette poésie qui s’en émanait m’a bouleversé. J’ai vu dans ce petit corps, avec ces genoux fragiles, une beauté inédite, d’une force intense, qui s’est imposée à mon travail. » Bobò à la silhouette tordue a redonné un sens à l’art de Pippo Delbono, enlisé dans la folie et maladie. Quand on lui parle de théâtre-handicap ou de voyeurisme, Pippo Delbono lève les bras au ciel, son accent italien plus coloré que jamais : « Ma ! il n’y a pas de catégorie « handicapé » : il y a un Bobò. Nous vivons dans un système mental qui a perdu la faculté de voir la beauté où elle est. » Bobò est l’acteur par excellence, qui oublie la tête et trouve l’harmonie par le geste. Il en va de même pour Gianluca, l’acteur trisomique, dont le corps rond et rose dans Gente di Plastica emplit la plateau de douceur après une scène de fureur désespérée : « Lorsque Gianluca rit en scène tout le monde rit, automatiquement. Il n’est pas porteur de l’intention de faire rire et c’est précisément pour cette raison que les gens rient. Il porte en lui, naturellement, l’innocence de l’acteur. » Belle démonstration d’ironie dans un monde occidental où l’on refuse au corps une beauté autre que parfaitement cosmétique.

Pippo a grossi depuis Il tempo degli assassini : mais ce corps oscille entre force physique et gaucherie sans défense. « C’est le fameux mystère de l’acteur, n’être que fragilité, un entre-deux entre la vie et la mort. » Lui qui a fait ses premiers pas sur scène comme « petit jésus, aux boucles blondes, dans la crèche », pour s’attirer les regards, reconnaît qu’il a trouvé d’autres raisons plus profondes pour faire « ce métier un peu idiot. » Bouddhiste depuis plus de quinze ans, Pippo Delbono va au-delà de la simple recherche du succès. « Le bouddhisme, c’est la recherche de la joie. Je cherche et je mets tout en œuvre dans ma vie afin d’avancer avec joie et beauté vers la mort. Si je cherche dans ma vie, une vérité, une sincérité pour être plus profond, alors mon travail d’acteur à un sens. ». Mais silence sur sa religion : « ne dites pas à ma mère que je suis bouddhiste, elle est très catholique, elle va pleurer ! »

Pippo Delbono s’est tracé un chemin de vie, pétri de contradictions, qui le font avancer ; c’est ce qu’il s’efforce d’expliquer dans ses Conversations avec le public, tous les soirs, une heure avant la représentation. « Je suis gemini (gémeaux), c’est pour ça que je vie dans la schizophrénie totale. Il y a toujours de l’ironie car on est deux ! C’est aussi ce que j’attends du public. Ne rien comprendre et pourtant revenir. Comprendre un peu, mais pas tout. Et revenir. »

Marion GUÉNARD (Paris)

Ce portrait a été écrit partiellement à partir des conversations de Pippo Delbono au Théatre du Rond Point une heure avant ses spectacles et à partir du livre d'entretiens "Le corps de l'acteur".

Festival In d'Avignon 2006
Récits de juin
Conférence-spectacle
Première en France
de Pippo Delbono - Italie

Du 17 au 21 juillet au Musée Calvet à 19h
Durée 1h30mn - En français et italien

Au Festival d’Avignon, Pippo Delbono a déjà présenté Guerra (Guerre), Il Silenzio (Le Silence) et La Rabbia (La Rage) en 2002, Urlo et Enrico V (Henri V) en 2004.

Pippo Delbono en 6 dates :

1959 : naissance en Ligurie
1986 : création de la compagnie Pippo Delbono avec l’acteur argentin Pepe Robledo.
Création de Il tempo degli assassini.
1997 : rencontre avec Bobò.
Création du spectacle Barboni mêlant les pensionnaires d’un asile psychiatrique, acteurs de rue et chanteurs de rock.
1999 : création d’Esodo.
2002 : création Gente di Plastica, Il Silenzio et Urlo.
2005 : rétrospective au théâtre du Rond-Point.
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