ABUS DE MOTSLe thème est maintenant lancé depuis le dimanche 9 juillet et a été répété 12 fois depuis, jusqu’à aujourd’hui, dernière représentation. Et c’est la lune que Hiroyuki Nakajima a choisie comme inspiratrice à ses créations calligraphiques. Dans un lieu religieux, la chapelle Saint Charles, l’expérience philosophico- esthétique, est fortement mise en scène, cadencée, rythmée autour de la figure du calligraphe, dont les œuvres antérieures pendent aux voûtes.

En rien, je ne veux douter de la maîtrise, de la qualité merveilleuse des œuvres du maître et de son savoir. La sagesse asiatique incomprise pour cause d’européocentrisme inspire toujours le respect et empêche de reconnaître les fraudes et les mystifications. Il serait fortement anti-poétique de prétendre que les œuvres toujours sensibles du monde asiatique ne sont pas belles pour être difficiles, et dans le cas de
Lune ce serait carrément la preuve de ma bêtise et de mon ignorance grossière.
Cependant, et ce n’est pas ce spectacle que je veux questionner, et surtout pas sa qualité, il faut absolument cesser d’accepter sans douter ce mot de « performance ». Il serait bon de définir ce style, qui n’en est pas, qui n’en a pas, et qui envahit la typologie théâtrale et sert aux oisifs à classifier ou à justifier une création mauvaise. Que l’on s’entende. Ici ce n’est pas l’art, ce n’est pas l’œuvre que je mets en doute, mais la nécessité de mettre en scène la préparation à la création. Car cette phase, ce processus, ne peut jamais être remis en cause par le public, n’invitant jamais les spectateurs à y entrer. Le public regarde passivement le maître faire ses étirements et ses rituels intimes ou codifiés, préludes à la création de son œuvre. Voir l’œuvre se faire est une autre histoire, c’est un plaisir curieux et un moteur d’émotion. Mais quel sens en revanche aurait l’exhibition du processus qui n’a pour but que l’admiration d’une œuvre achevée, où le regard du spectateur n’intervient que pour esthétiser le comportement du créateur, et partant, le rigidifier dans un moment où au contraire le créateur ne doit être que lui-même ? Quel autre sens donner hormis celui non plus d’une exhibition mais d’un véritable exhibitionnisme digne d’une télé réalité ?
La performance vient d’un choix esthétique, d’une volonté politique, anti-conventionnelle, de la volonté d’effacer les limites et les cadres de définition. La performance ne peut devenir la télé réalité du théâtre, elle doit rester acte ponctuel, dans lequel le spectateur s’intègre suivant l’objectif clair du créateur. Il me semble nécessaire donc que les théoriciens du théâtre ou que les spectateurs restent vigilants et doutent de la validité des cases et des mots que les programmateurs veulent user pour vendre un art, -parfois très haut et excellent comme dans le cas de
Lune-, pour un autre.
Frédérique MUSCINESI
www.ruedutheatre.info
Lune, performance de Hiroyuki Nakajima
La chapelle Saint Charles
Jusqu'au 21 juillet à 17h