IVRE DE RIEN ET DE TEMPS PERDUDès les premières mesures, le tempo est donné. Laurent Terzieff entre en scène. Silence. Il inonde le petit théâtre de sa magnifique présence. Ce soir, il sera Victor Quinn, PDG triomphant de la Net économie, qui rencontre pour les besoins d’une interview le journaliste Paul Peplow. Un poète malchanceux ayant un penchant immodéré pour l’alcool et membre du cercle des Alcooliques Anonymes. L’interview tourne vite au pugilat. Victor récite des strophes entières des poèmes de Paul. Et lui rappelle sous le couvert de la confidence qu'il est rongé par un vilain mal. De quel droit s'immisce t-il dans l'intimité de Paul ? Etrange paradoxe. D'autant qu'il poursuit son acharnement en embauchant Paul dans son entreprise. Puis en le jetant dans les bras de son épouse Elsa, une jeune danoise, sauvée elle aussi de l'abîme de l'alcool et de la drogue par sa bienveillance.

Sous les apparences d'une comédie bourgeoise,
Mon Lit en zinc dépasse la banale trilogie amoureuse pour des rivages psychologiques. Une réflexion sur la dépendance : à l'alcool, à l'amour, à la réussite professionnelle dont Victor Quinn serait le chef orchestre à la fois pervers mégalomane et idéaliste aux Pays des Soviets. Se servant de la figure de l'alcoolique comme la métaphore de vérités difficiles à entendre. Doit-on guérir de la dépendance en renonçant à ce qu’on est ou vivre avec sa maladie en restant soi-même ?
A priori tous les ingrédients d'une pièce de qualité sont réunis. Un immense acteur à la mise en scène, Laurent Terzieff, silhouette longiligne, voix délicate, économie de gestes, qui rend hommage au fleuron de la satire sociale anglaise ; un auteur David Hare, incisif et engagé. Avec pour traducteur, le non moins émérite, Jean-Michel Desprats. Et pourtant, le propos s'embourbe, se noie dans un récital de poncifs. Tout aussi accablants les uns que les autres. La langue de David Hare donne à voir plus qu'elle ne sonde. A nous de déchiffrer derrière l'anecdote, une vérité mais quelle vérité ? Une kyrielle de prérogatives sur la création, le monde des affaires, le communisme, l'alcool et son pendant la culpabilité et blablabla...
« Je peux t’aimer et boire, et ne pas boire et ne pas t’aimer ». Une mauvaise leçon de catéchisme parsemée de lieux communs :
« Les louanges, c’est comme l’eau salée, plus on en boit, plus on a soif ». Non merci, on est saoûlé !
Certes, la mise en scène de Terzieff est sobre, comme son interprétation, juste et percutante. Entouré de deux compères, qu'ils ne lui font pas un brin d'ombre. C'est regrettable. Autant Benjamin Bellecour déploie une énergie incroyable pour défendre son rôle et finit par devenir convaincant. Autant, Dominique Hollier reste transparente jusqu'au bout. Sensible mais sans éclat. A l'image de cette lumière délétère qui enveloppe la scène, pour imager la solitude des villes. Agrémentée d'une bande-son énigmatique, des fragments de voix servant la rhétorique marxiste de Victor Quinn qui accuse les Alcooliques Anonymes de substituer une aliénation à une autre. La forme ne masque pas la pauvreté de la démonstration. Néanmoins, on retiendra une leçon, garder son libre-arbitre, c'est s'affranchir de l'aura de certains acteurs !
Maia ARNAULD (Paris)
Mon Lit en zinc, de David Hare.
Mise en scène de Laurent Terzieff.
Studio des Champs-Elysées, 15 avenue Montaigne, 75008 Paris.
Avec Laurent Terzieff, Dominique Hollier et Benjamin Bellecour.
Durée 2h. Jusqu'au 01 juillet 2006.