CAMARADES EN FOLIE
Une scène mi-loufoque, mi-tragique ouvre la pièce, donnant le ton de ce que sera Le Suicidé, une farce cruelle et réaliste, empreinte d’un brin de folie.
Réveillé au beau milieu de la nuit par une envie irrépressible de saucisson de foie, le camarade Sémione Sémionovitch Podsékalnikov tente d’attirer l’attention de sa femme encore endormie. Qu’il arrive à lui rendre la vie impossible, même pendant son sommeil voilà de quoi l’insurger ! Eprouvé par cette scène de ménage irréelle et cocasse, l’homme se réfugie dans la cuisine afin d’accomplir son vice alimentaire… Sa brève disparition agite le foyer communautaire et sonne le départ de l’intrigue. Sa femme et sa belle-mère, duo touchant et malicieux, s’imaginent qu’il est sorti pour en finir. Puisqu’il est « le plus malheureux des hommes », comme dans la farce de Molière, pourquoi voudrait il vivre encore ?

Une chasse à l’homme folle et saugrenue se profile alors afin d’empêcher l’irrémédiable… La rumeur de son suicide attire une galerie de personnages pittoresques, avides de mettre son geste à profit. Il ne doit pas se contenter d’une mort mesquine à l’image de sa petite vie. C’est pour lui l’occasion rêvée d’entendre son nom résonner en héros dans tout le pays.
« Il faudrait être fou dans ce grand cauchemar fou, pour ne pas être fou »Tous ces oubliés du quotidien qui l’entourent rêvent d’un cadavre afin de se faire entendre, Sémione en devenant le bref espoir qui les délivre du présent trop lourd acquiert enfin une identité. Enivré par ce pouvoir soudain, Podsékalnikov va l’être vraiment lors du grand banquet donné en son honneur.
Dans le respect des traditions russes, les verres se brisent, les rires s’élèvent, un joyeux brouhaha retentit, avant que le glas ne sonne. Pourtant au moment où il se retrouvera face à sa tombe, Podsékalnikov sera pris d’un furieux élan de vie.
« Camarades, je veux manger. Mais plus encore, je veux vivre. […] N’importe comment, mais vivre. Quand on coupe la tête à une poule, elle court de tous côtés, sans tête. Ça m’est égal, comme une poule… Avec ou sans tête, mais vivre. Camarades, je ne veux pas mourir. Ni pour vous, ni pour eux, ni pour la classe ouvrière, ni pour l’humanité. »
La mise en scène de Jacques Nichet, dessine des tableaux aux esthétiques variées. Tour à tour sobres, contrastés, bariolés, cruellement mornes ou joyeusement déjantés. Particulièrement réussie, la scène du banquet donne à voir évoluer les seize protagonistes dans des pas de deux, de quatre ou dans des ensembles chahutants. De leur côté, les acteurs donnent vie pendant les trois heures du spectacle à une galerie de portraits tracés sans fard. Leur dérision et leur apparente folie, ne sont que les masques de leur désespoir.
Le Suicidé, écrit en 1928, fut censuré et il faudra attendre 1982 pour que la pièce soit jouée en URSS ; signe que Nicolaï Erdman sût mettre en mots caustiques et dénonciateurs la société stalinienne naissante.
Anne CLAUSSE (Toulouse)
Le Suicidé, TNT (Théâtre National de Toulouse)
Jusqu'au 31 mai 2006 – en tournée à partir du mois d’octobre.
Mise en scène Jacques Nichet Texte français André Markowicz
Avec Séverine Astel, Anne Benoit, Elsa Berger, Aude Briant, Jean-Pol Dubois, Claude Duparfait, Olivier Francart, Nicolas Giret-Famin, Chantal Joblon, Nathalie Krebs, Robert Lucibello, Paul Minthe, Franck Molinaro, Abdel Sefsaf, Stephan Wojtowicz, Mouss Zouheyri
Scénographie Laurent Peduzzi
Assistantes à la mise en scène Caroline Chausson, Charlotte Farcet
Environnement sonore Bernard Vallery
Production TNT - Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées / Les Gémaux - Scène nationale de Sceaux
Le Suicidé est publié aux Soltaires intempestifs