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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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The Seed Carriers (Tournai/ Belgique)

L’ESCLAVAGE AU PAYS DES MARIONNETTES

Elles n’ont pas la cote, les marionnettes pour adultes. Et pourtant certains de leurs spectacles disent davantage que des mises en scène avec comédiens de chair. Ainsi de cet insoutenable et stupéfiant « The Seed Carriers » signé par l’Anglais Stephen Mottram.

Dans un univers manifestement concentrationnaire, des humains vivent réduits à l’état d’insectes. Ils sont élevés par des créatures géantes qui les exploitent pour retirer les graines qu’ils ont soignées à l’intérieur leur corps. L’exploitation se fait sans haine, systématiquement, mécaniquement, infatigablement comme un processus naturel. Ce sont des cycles qui se répètent à jamais avec la même indifférence qu’un travail à la chaîne.

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Les petites marionnettes en bois de Mottram sont dotées d’une vie extraordinaire. L’araignée, les animaux hybrides, les hommes sont carrément vivants, comme animés d’un souffle individuel les rendant autonomes de leur créateur. Les éclairages minutieusement dosés les nimbent d’atmosphères lourdes, crépusculaires, glauques. Ils mènent à travers des lieux énigmatiques, peuplés de machines implacables, dotés de souterrains et de puits oppressants, cloisonnés par des portes gigantesques.

L’impitoyable exploitation

Nous voici chez le Kafka de la « Colonie pénitentiaire » autant que chez le Dante de « L’Enfer », au beau milieu des tableaux du « Jardin des délices » ou du « Jugement dernier » de Jérôme Bosch, dans les camps de concentration de Guantanamo ou d’ailleurs, en pleine pratique génocidaire au Rwanda ou au Darfour, mais aussi dans les ateliers clandestins pour immigrés sans papiers, voire du côté des dérives des modifications génétiques. La chasse aux porteurs de graines à quelque chose de tragique et de navrant. Les séquences d’élimination des gens sont terrifiantes tant elles se passent dans le sadisme de l’indifférence. L’impassibilité du manipulateur, en effet, glace les émotions tandis que la mécanisation minutieuse interprétée par des automates hypnotise les regards.

La musique électronique de Glyn Perin qui parcourt la durée du spectacle ose à la fois les bruitages réalistes et tout l’apport des écoles acousmatiques française et allemande. Elle permet à l’auteur concepteur marionnettiste de réaliser en solo un travail considérable sans pour autant provoquer une baisse de rythme. Impossible de rester placide en face d’une pareille œuvre laquelle, hormis quelques rarissimes moments récurrents, parvient, en l’absence de toute parole, à transmettre une vision poétiquement fascinante et lucidement pessimiste de notre réalité la moins avouable.

Michel VOITURIER (Bruxelles)

Présenté le 30 septembre en la Maison de la Culture de Tournai
au cours du Festival Découvertes du 20e anniversaire
du Centre de la Marionnette de la Communauté française de Belgique.

Conception, mise en scène, interprétation : Stephen Mottram
Musique : Glyn Perin

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