Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
Cest la première fois que je fais un reportage sur une compagnie de théâtre. Qui plus est, à Amiens, moi qui suis journaliste avignonnais. Certes, jécris des articles sur le théâtre depuis une quinzaine dannées. Certes, jai déjà vu à luvre Nicolas Derieux. Mais quen est-il de cette Soufflerie ? Sur quelles bases a-t-elle été créée ? Est-ce juste une compagnie de plus ?
Selon Sami Tékaya, membre du conseil dadministration de lassociation éponyme, la compagnie la Soufflerie, à Amiens, sincarne avant tout en la personne de Nicolas Derieux, son directeur artistique. Dès 2000, ce dernier explique son projet à M. Tékaya : non pas créer une compagnie de théâtre de plus, juste pour produire des spectacles et rester dans une tour divoire, mais simmerger dans la société, cest-à-dire, entre autres, « participer à des actions civiques avec des gens de milieux différents, faire découvrir le théâtre à des personnes qui ny vont pas habituellement ». En dautres termes, que martèle M. Tékaya : mettre en uvre « une action pédagogique ».
Il ne sagit pas pour autant dimposer un « message » prémâché, de prêcher la révolution aux classes laborieuses à partir dun catéchisme laïc gravé dans le marbre. Non, il est tout simplement si jose dire, car rien nest plus difficile ! question de faire réfléchir. La plus belle locution verbale qui soit.
Par ailleurs, Sami Tékaya constate, admiratif, que Nicolas Derieux a dit dès le début de laventure ce quil allait faire et a fait depuis ce quil avait dit. Et les réalisations de la Soufflerie ne manquent pas :
action théâtre en direction dun public retraité ;
action théâtre contre le racisme ;
action théâtre journée des femmes ;
action théâtre en milieu hospitalier auprès denfants en rééducation fonctionnelle avec léquipe soignante du CHU dAmiens ;
stage clown ;
ateliers adultes, adolescents, enfants ;
cours de théâtre à luniversité de Picardie Jules-Verne ;
Labothéâtre (saison Matéï Visniec, saison Dino Buzzati), etc.
Sans oublier les créations théâtrales proprement dites : LHomme ailé, S.E.N.S., Les Croquettes, Textes en poubelle, Dans la solitude des champs de coton, Toby ; et celles à venir : Gepetto, sculpteur de marionnettes ; Le Moine ; Utopie à crédit. Comme une boulimie de beauté et de don.
Mais comment arrive-t-on à réaliser tout ça ? Une partie de la réponse vient de M. Kétaya : « Ce que jadmire chez Nicolas, cest quil sait sentourer et convaincre des gens dhorizons divers. Sa force de persuasion, sa capacité à repérer et faire émerger les talents de chacun sont une énorme richesse. » Émilie Gévart, comédienne-formatrice associée de la Soufflerie, va dans le même sens : « La personnalité, la volonté et lénergie de Nicolas mentraînent énormément. Ce que je réalise au sein de la Soufflerie est très formateur. Comme nous nous frottons à des publics très différents, je vis une expérience très riche sur le plan humain et sur le plan civique. » Jajoute, personnellement, que cet homme souriant aux yeux clairs est un très gros travailleur. En outre, il sait parfaitement ce quil veut et ce quil ne veut pas, qualité extrêmement rare.
Quant au Labothéâtre, « chouchou » de Nicolas Derieux, cest peut-être le parangon de la démarche artistique et civique de cet Amiénois. Cest « un espace et un temps consacrés à la recherche et à lexpérimentation théâtrales, une étude des différentes techniques du jeu dacteur, une transmission des techniques théâtrales ». Quoi quil en soit, lexigence première, cest de donner confiance à chacun, au-delà de la production dun spectacle. Cette activité apporte sans conteste beaucoup aux participants : il suffit de regarder la flamme qui danse sur la piste de leurs pupilles.
Mais cest aussi une remise en cause professionnelle et humaine permanente du directeur artistique de la Soufflerie, face à ces personnes de provenances et dexpériences si diverses. Il faut beaucoup de courage et de lucidité pour lassumer. Et ça le passionne, le bougre !
En ce qui concerne la volonté de partage des émotions et du « faire réfléchir », jai constaté par moi-même, lors dune représentation publique, que cétait immédiatement lisible pour tout type de spectateur. Dailleurs, cest lauteur Matéï Visniec qui définit probablement le mieux la réussite de lentreprise : « Le Labothéâtre apporte quelque chose dextraordinaire : une fraîcheur et une manière de parler de choses terribles, mais de façon ludique. Cest ce que jaime le plus. Et puis cest vraiment un grand bonheur parce que la Soufflerie a su associer autour de cette opération dautres artistes, cest-à-dire des peintres, des sculpteurs, des photographes, ce qui est vraiment un travail rare, unique. »