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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Agamenón / Agamemnon (Madrid)

DERRIÈRE LE FAST-FOOD, LA LUNE

Le spectacle chez Rodrigo García commence avec son titre. Agamemnon sonne tragédie grecque. « Je suis rentré du supermarché et j’ai donné une rouste à mon fils » sonne plutôt mal. Et les deux associés donnent le ton cruellement réaliste et complexe des textes de Rodrigo García. Rodrigo García, on l’attendait. Le choc.

On savait déjà qu’on allait découvrir un texte composé de violence, de provocation, de cynisme, d’humour, de peur et de réalité. On savait qu’on allait retrouver le choc entre la tragédie et la vulgarité, entre les concepts et les insultes, qu’on allait voir un bon miroir de nos paradoxes incarnés dans un homme, capable de raconter sans honte son incohérence, capable de questionner la civilisation en frappant femme et enfant, capable de passer d’une nuit poétique étoilée à des ailes de poulet dégoulinantes de sauce barbecue dans un KFC au bord de l’autoroute, d’y expliquer à son fils le sens tragique de la vie, et de faire découvrir l’espoir aux travailleurs du KFC en étalant sur les tables des poubelles écoeurantes.
 Photo © AFL

Rodrigo García utilise la technique de l’affrontement pour faire apparaître les liens complexes entre la consommation et l’émotion, entre l’intelligence et la passivité, entre la conscience et l’acceptation, comme si l’effort était trop grand, et qu’on perdait la bataille non pas faute de savoir, mais faute de vouloir.

Simulation et violence


Le personnage, monologuant, raconte donc comment, au retour du supermarché, il donna une rouste à son fils, comment il le gava pour que la chemise, qu’il lui avait compulsivement achetée de six tailles trop grande, lui aille. Car il refuse de retourner sur le lieu de ses pulsions manipulées qu’il déteste, où ses actes n’ont plus le moindre sens, et qui, projetés à l’extérieur, devenus paradigmes, répétitifs et inconscients, exacerbent l’irrationalité de la réalité. L’œuvre et le personnage oscillent entre des épisodes de la plus banale réalité et d’autres, parfaitement impossibles, entre la fantaisie poétique du personnage et sa violence désenchantée.

Outre la remise en question du pouvoir d’un système économique, le dramaturge dénonce la fiction du progrès, la valeur de la « civilisation », celle de l’information, et oppose l’espace de la vie et de l’espoir à celui de l’abondance, qui est celui de l’ennui, et de l’angoisse. Ce personnage justement détient la violence qui fait de lui un être non civilisé, un opposé, un espérant. Mais cette violence est en même temps une forme de vengeance contre la société qui le pousse à consommer. La vie et l’espoir, apparemment, sont du côté de la parole, des cris, des pleurs, du côté de la dispute, de la souffrance. Mais ces endroits encore vivants, dans les huit pays riches saturés symbolisés par des ailes grasses de poulets sur la table du KFC, ne sont plus que des parodies d’espoir. Ici on ne parvient qu’à être un hybride effrayant, résultat d’une consommation imposée contre laquelle la lutte est vaine.

Avec une structure simple, -un monologue linéaire narratif-, ce texte, d’une richesse conceptuelle et d’une charge polémique, provocatrice et ironique rares, ouvre un peu plus la réflexion sur notre rapport à la consommation, et montre une fois de plus que la scène de théâtre, espace désuet, protégé et éloigné de la consommation, est une tribune, peut-être peu efficace, mais du moins encore libre, où l’on peut voir et entendre une réflexion sincère.

Frédérique MUSCINESI (Madrid)

Agamenón (Volví del supermercado y el di una paliza a mi hijo)
Texte : Rodrigo García
Mise en scène : Antonio Fernández Lera
Acteur : Pepo Oliva
Lumières : Carlos Marquerie

Dans le Théâtre El Canto de la Cabra C/ San Gregorio, 8 Madrid - Tél : + 34 91 308 38 68.
Jusqu’au 10 juin 2007, de jeudi à dimanche à 21 heures. 
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