L'IRRÉVERSIBLE SOUFFRANCE DU NON-DIT
Ce silence-là n'est pas un beau silence chargé de sens et d'émotions, c'est le silence-chape de plomb sur "ce qui ne se dit pas" par convention, par habitude, par lassitude… pour toutes sortes de mauvaises raisons. C'est ce type de silence, et en particulier celui de trois femmes entre lesquelles "il" s'est installé au fil du temps, que l'auteur-acteur-metteur en scène Pietro Pizzuti a voulu traiter. Du reste, face à la logorrhée de la mère "M"/Nicole Valberg, le radotage de "Bio"/Suzy Falk , le soliloque de "F"/Valérie Bauchau, on se prend à l'espérer, ce "vrai" silence… Pour le proposer à notre réflexion, avec quelques sous-thèmes : le désarroi face à la maladie incurable, le concept "clan" devenu "famille" et ses contraintes (voire ses devoirs et ses secrets), la confrontation des milieux sociaux, leurs différences (ou non), le poids de l'éducation, des conventions bourgeoises, des formules toutes faites et des a priori…

Crédit photo © Sara Tant
Pietro Pizzuti, dont on peut dire qu'il est un homme de théâtre complet, s'est assuré du concours de Christine Delmotte, metteure en scène. Si l'on ajoute qu'il est, en plus, licencié en sociologie, on comprendra que l'auteur de : "Les Ailes de la Nuit"… et, plus proches, de "N'être", "La Résistante" et bientôt de "L'Eau du loup", entend bien inscrire sa démarche dramaturgique dans un engagement
"l'art face au monde réel" et aux actuels "faits de société" de nature occidentale et à héritage judéo-chrétien comme dans cette pièce.
Saluons la délicatesse autant que la justesse avec laquelle cet auteur masculin analyse par le menu le comportement de femmes entre elles. De même, grâce à la finesse, la retenue, la sobriété, du traitement général scénique des thèmes principaux par la mise en scène comme l'interprétation, il nous est donné de pénétrer au cœur de l'intime sans sombrer dans le voyeurisme lamentable d'un produit "mol" télévisuel et commercial ! Un gouffre entre démarche artistique et projet mercantile… Avec cette création par la "Compagnie Biloxi 48", Pietro Pizzuti a reçu le prix du "Meilleur Auteur" 2006, alors que Valérie Bauchau a été (seule ?) nominée "Meilleure comédienne".
Confrontation ultime"Le Silence des Mères" est l'ultime confrontation, en "milieu hospitalier", d'une fille, jeune mère elle-même et de sa mère, atteintes de la même maladie grave. Un élément qui sera le catalyseur d'un constat que viendra appuyer, en finale, une autre mère… A l'image de ces appellations vagues (F, M, Bio) ces femmes se laissent deviner mais ne se livrent pas totalement. La construction de la pièce, plutôt abrupte - presque en forme de monologues juxtaposés - le lieu plutôt exigu, un lit d'hôpital, et l'utilisation d'une vidéo captant les moindres frémissements de visages en gros plan, - excellente dans l'idée - tout cela constitue une gageure pour les comédiennes qui grâce à leur talent (éprouvé, ô combien dans le cas de l'étonnante Suzy Falk !), parviennent sans monotonie à faire passer leurs cheminements intimes aux spectateurs, à l'inverse de leurs personnages incapables, eux, de communiquer.
Un certain humour est distillé par petites touches et donne un peu de légèreté à l'ensemble du propos de Pizzuti. Alors qu'on s'interroge sur le personnage de "l'Ombre", plutôt inexploité, rangé comme il l'est dans les utilitaires seulement… par contre, celui de "La Passeuse"/Farida Boujraf vient fort heureusement ponctuer, par des chants a capella, des intervalles entre scènes ou dans le déroulement de la pièce (réminiscences ou appels de sirène macabres). Encore une reprise bienvenue avant un nouveau départ en tournée et, cet été, un séjour au Théâtre des Doms (un lieu comme on les aime) à Avignon.
Suzane VANINA (Bruxelles)
Théâtre des Martyrs : jusqu'au 10 juin 2007 – 02.223.32.08
Avignon Off 2007 au Théâtre des Doms, Avignon : 6 au 27 juillet 2007 et ensuite en tournée.