PETIT BRÉVIAIRE DE L'AMOUR À TROISAvez-vous déjà vu un spectacle qui commence son histoire par la fin et se termine par le début ? La pièce de Pinter, Trahisons avance à reculons, entre une femme, son mari et, évidemment, son amant. A chacun selon ses trahisons, à chaque réplique son ambiguïté. Luc Fonteyn signe une mise en scène, dynamique, efficace, proche de la comédie bourgeoise. Quand Emma retrouve Jerry dans un bar au printemps 1977, on comprend que ceux-là ont été amants. Dans la conversation de circonstance, le spectateur recolle déjà certains morceaux. Ils ne se sont plus vus depuis deux ans, ils ont été amants pendant sept ans. Chacun connaît la famille de l’autre. Et ils avaient carrément leur appartement aménagé, en cocooning d’adultère (
« Personne ne savait, on était géniaux ! »).

Crédit © Cassandre Sturbois
Mais maintenant, la femme annonce à son ex-amant qu’elle quitte son mari Robert, qui la trompe depuis des années. De plus, elle a avoué à son mari sa liaison avec lui, Jerry. Là, l’amant est complètement consterné…
« Tu l’as dit à mon plus vieil ami ?! » Changement de décor, changement de temps. Un peu plus tard, on retrouve Jerry et Robert, au bar. Echange en absurdie. « Je suis désolé », dit l’amant, « Sois pas désolé », répond le mari, « Et pourquoi pas ? », s’emporte l’amant.
Double sens Dialogues percutants, humour anglais, le Britannique Harold Pinter, Prix Nobel de littérature 2005, est un maître de l’ambivalence dans un théâtre dit de la « menace », où les répliques des personnages sont presque à chaque fois une énigme. Ici, avec
Trahisons, écrit en 1978, nous sommes dans le trouble du double sens et du non-dit qui fait que chaque certitude est remise en questions. Qui savait quoi de qui ? Avec brio, le dramaturge a imaginé, sur un canevas de vaudeville, une histoire à l’envers, avec des glissements progressifs dans le passé qui dévoilent la mécanique des trahisons, sans cris, par des dialogues obliques, chargés de sens et une écriture concise.
En avançant à reculons entre la chambre des amants, le salon du couple, les bars de Londres, et la Venise des mariés, la complexité humaine se dévoile entre les joies, les doutes, les aveux, la suspicion, le malaise, le silence, etc. En 1975, c'est la rupture par manque d'inventivité des amants. Puis le suspens est à rebours, jusqu'au premier baiser lors d'une soirée bien entamée de 1968.
Fluide Dans la petite salle intimiste des Voûtes, le public entoure une scène blanche, ovale, où les comédiens délimitent les différents rendez-vous de la pièce, tantôt par des rideaux translucides, tantôt par deux fauteuils blancs placés en forme de lits ou de salon. Le décor design, couplé aux costumes « seventies » de Céline Rappez et ciselé par les lumières de Laurent Kaye, jouent de l’esquisse, au gré des rencontres et du temps, sans oublier les colorations musicales de l’époque : Beatles, Rolling Stones,…
Enfin, le metteur en scène Luc Fonteyn a orchestré une fluidité dynamique dans ses nombreuses allées et venues, avec un jeu réaliste pour Patricia Ide, Olivier Massart (l’amant) et Serge Demoulin (le mari). Les face à face amant/mari sont les plus réussis. Dans un jeu varié, Massart et Demoulin dépassent la comédie, juste de ce qu’il faut pour donner son brin de « menace » à un drame qui joue du langage, flirte avec la comédie et montre la vacuité des sentiments.
Nurten AKA (Bruxelles)
Jusqu’au 31 mars, au Théâtre le Public, 64-70, rue Braemt, 1210 Saint-Josse, 0800/944.44.