L'IMPOSSIBILITÉ D'UNE ÎLEUne jeune femme revient sur l'île où elle a passé son enfance, sur la plage où elle jouait avec ses amis. Elle y rencontre un homme qui d'emblée n'a de cesse de lui faire quitter les lieux... Cet endroit est privé, lui dit-il, et interdit à toute autre personne que lui. La jeune femme refuse d'obtempérer. Aux objurgations de l'homme, elle oppose une douce mais ferme résistance, tout en lui demandant d'exprimer les motifs rationnels de ses si singulières exigences. Après des échanges verbaux, l'homme la gifle...
L'espace scénique a été aménagé avec beaucoup d'intelligence poétique par Sébastien Lebert : un long pan de tissu blanc au centre duquel on voit un bois sculpté de Gilles de la Buharaye. Il représente cette plage, ce rivage du monde où évoluent les deux personnages. Ce rivage du monde, tant théâtral que métaphysique, est aussi celui de ses origines et de l'enfance perdue que la jeune femme croit pouvoir y retrouver... Or, elle n'y rencontre qu'un personnage à l'égocentrisme démesuré qui se présente comme l'intégriste de son propre moi et qui, au fond, dénie à l'autre tout droit à l'existence. N'ira-t-il pas, plus loin dans la pièce, jusqu'à évoquer l'acte de destruction totale qu'il envisage contre elle, réalisant ainsi verbalement le fantasme sadien le plus radical, celui d'un viol accompli sans le moindre plaisir autre que celui de la plus extrême cruauté dans la destruction de l'autre ?... Mais l'inacceptable n'aura pas lieu et les événements se retourneront contre lui. Et la jeune femme partira, le laissant seul, impuissant mais affamé d'un désir naissant, à jamais insatisfait, faute d'avoir pu briser les limites de son propre ego...
Force poétique et musicale
Le texte de José Pliya est d'une grande force poétique et musicale. Il peut être aisément interprété selon plusieurs niveaux.
Le thème de cette soirée, sur lequel porta le débat qui a suivi cette lecture-mise en espace, était : les communautarismes. Plus précisément, au-delà ou en-deçà des différences de couleurs de peaux ou d'ethnies, la thématique de cette pièce m'a semblé être l'impossible accommodement, l'improbable rencontre, entre l'égoïsme radical d'un moi exacerbé et un altruisme bien compris, indispensable à toute relation saine et équilibrée avec autrui, quelle qu'en soit la couleur ou tout autre critère de différenciation. Dans cette optique, le thème du communautarisme est donc bien l'une des données secondes, tout à fait pertinente, d'une oeuvre qui, en outre, plaide pour une acceptation lucide et bien pensée de tous les métissages en train de s'accomplir désormais irrésistiblement au sein de l'humanité.
Alice Belaïdi (la jeune femme) et Franck Libert (l'homme) ont réalisé un partenariat théâtralement aussi convaincant que possible. Joëlle Richetta et Serge Barbuscia, au jeu délibérément exacerbé, voire outrancier, sont les deux amis que venait retrouver la jeune femme. Devenus, adultes, d'horribles petits bourgeois très respectueux du désordre établi existant et caparaçonnés dans leurs préjugés, ils n'auront pas accès, eux, à ce rivage du monde qu'ils ont abandonné par habitude et conformisme et qui semble à jamais perdu pour eux.
Henri LÉPINE (Avignon)
3ème édition « Acte e(s)t Parole » (7ème soirée)
Théâtre du Balcon, Avignon, le mardi 6 février 2007.