SUR LE FIL DU RASOIR Hedda Gabler est parfois rapprochée par son tragique destin de la desespérée Emma Bovary. Pourtant, l’héroïne d’Ibsen possède une violente ambivalence faisant plutôt penser à une figure mythologique. De l’image terne d’une femme bourgeoise rongée par l’ennui, il ne reste rien, Ostermeier revisite le classique du Norvégien avec une sensibilité à la hauteur de la complexité d’un personnage brisé. Une Hedda Gasbler aussi fragile que perverse. Sublime et bouleversant. Dans le luxueux salon de son appartement, Hedda erre avec nonchalance. Le décor moderne, design et ethéré enveloppe la jeune femme d’un doux ennui. Seul le paysage que lui offre de grandes portes fenêtre semble doucement la distraire. Regulièrement, elle se lève et nous tourne le dos pour s’abandonner à une contemplation teintée de tristesse. La pluie qui coule à intervalles réguliers le long de ces ouvertures au monde, ajoute à la mélancolie ambiante.

Photo © Arno Declair
Une esthétique de cinéma
Ostermeier joue à plaisir sur une astucieuse mise en scène qui mise sur la transparence et l’isolement : à travers les immenses vitres, on distingue les personnages sans pouvoir les entendre, tandis que les miroirs fixés au plafond nous révèlent l’arrière plan de l’action, habituellement dissimulé. L’effet est grandiose : l’espace s’agrandit multipliant les plans, intensifiant l’action. Pour marquer les ruptures entre les scènes, le décor posé sur un plateau tournant, se meut, diversifiant les angles et les champs de visions. Le temps s’écoule à mesure de ce déplacement, rythmé par une mélodie rock aérienne qui se décline au fur et mesure de l’action. Des extraits vidéos, qui accompagnent les intermèdes, illustrent les ellipses. La tension s’intensifie tandis que l’atmosphère toujours plus légère semble suspendre les événements dans le temps. Nous sommes alors à plein dans les codes esthétiques cinématographiques.
Lutte infernale pour la liberté Âme brisée ou démon sans cœur, le doute persiste tout au long du récit du destin chaotique de la jeune femme. Du visage fragile à la figure diabolique, il n’y a qu’un pas. Dangereuse conscience qui n’a rien à perdre, Hedda minaude, surjoue la sensiblerie avec Tesman, ce mari naïf et médiocre qu’elle a pris par convenance. Avec son amant décevant, elle montre un visage redoutable qui le pousse jusqu’au suicide. De ce corps frêle se dégage une force inhumaine et desepérée qui sème la déstruction. Autour d’elle les vies se brisent. Pourtant c’est dans une infernale lutte pour l’indépendance et pour la liberté que l’insatisfaite est engagée. En vain : c’est le sentiment de vacuité qui l’emporte avec son lot de violence et de non-sens. Les seules larmes perceptibles sont celles des gouttes de pluie ruisselantes sur la fenêtre, qui semblent rouler par transparence sur son visage. Résignée à son destin, déchue, elle se fait maîtresse d’une vie absurde qui prend la forme d’un jeu tragique. Elle inquiète, fascine, puis démolit. Charmante figure cynique qui joue avec son revolver comme elle joue avec sa vie. Sous des traits doux et enfantins, Katharina Schüttler décline avec force talent la lassitude monstrueuse d’Hedda Gabbler.
Elsa ASSOUN (Berlin)
Hedda Gabler, de Thomas Ostermeier d’après l’œuvre d’Henrik Ibsen.
Schaubühne am lehniner platz à Berlin. Les 15 et 16.11 et 16-18-19-22-23-27-28.12.