LES NUITS AVEC JOHN COLTRANELe théâtre du Tarmac programme dramaturges et compagnies qui travaillent dans les ex-colonies françaises, là où les peuples sont maintenant théoriquement libres de se gouverner, mais sont pratiquement encore toujours soumis au pouvoir historique, économique et culturel de l’Europe et des Etats-Unis.

Les auteurs et les metteurs en scène soutenus par le Tarmac - arrivant par exemple du Congo ou du Liban - représentent leur société, montrent ce que les peuples vivent réellement, pendant que les médias énoncent des vérités banales, sur le devoir et le péché. Leurs esthétiques mélangent la culture traditionnelle et la culture théâtrale occidentale. D’une part, une compagnie non-occidentale retravaille sa culture au travers des formes les plus compréhensibles et attire les publics occidentaux pour faire retentir plus facilement son cri désespéré. D’autre part, les définitions du théâtre classique et moderne sont désormais tombées : les artistes qui échappent à la dictature et à la guerre, qui rencontrent tant de cultures différentes partout dans le monde, savent désormais que les formes de l’art vivant peuvent se fondre dans des styles toujours nouveaux, mettant ainsi en doute des théories esthétiques abstraites, nées pour définir et caser dans les catégories de l’histoire occidentale toute poétique éphémère d’un artiste.
Entassés dans le hall d’entrée du Tarmac, commandant du vin au bar, les spectateurs attendent le début du monologue musical
A Love Supreme, texte de l’écrivain congolais Emmanuel Dongala (depuis longtemps en exil aux Etats-Unis à cause de ses idées politiques) et sur la musique éponyme de John Coltrane. Six dates ont été ajoutées pour permettre d’accueillir l’affluence. Un saxophone ténor (Sébastien Jarousse), une contrebasse (Jean-Daniel Botta) et une batterie (Olivier Robin) jouent la musique de John Coltrane, pendant que le comédien Adama Adepoju se faufile entre les chaises, remplace le vrai serveur et devient un serveur l'air ennuyé et la réalité alcoolique, qui commence à raconter ses nuits avec John Coltrane, trois nuits uniques dans sa vie.
Les gestes virtuoses des musiciens rythment et dessinent un portrait des Etats-Unis, violents et racistes, des réflexions sur la musique et la poésie. Le serveur boit pour oublier, mais il se rappelle les salons du jazz, qui ont dessiné ces nuits passées à se questionner sur la vie. Le monologue est un fragment de gestes et de rires, de voix et de visages. Le serveur essaie de redécouvrir les instants où sa vie a pris du sens, où, avec ses amours et ses amitiés, il a essayé de toucher l’absolu désir de vivre. Dans ces souvenirs, John Coltrane joue et parle aussi, essaye de croire au travers du jazz en une société différente, plus humaine.
La mise en espace de Luc Clémentin est une composition d’éclairages colorés qui accompagnent et fondent entre eux les mots et les sons. Enfin, le spectateur sort du concert envahi par l’envie absolue de crier la vie du serveur et de John Coltrane.
Mattia SCARPULLA (Paris)
A Love Supreme, texte d’Emmanuel Dongala
Adaptation et mise en scène de Luc Clémentin
Théâtre Tarmac jusqu'au 10 septembre à 20h.
Parc de la Villette 19e.
Dates supplémentaires : 28 août à 20 h ; 2 septembre à 14h ; 4 septembre à 20h ; 9 septembre à 16 h ; 10 septembre à 16h ; 10 septembre à 20h
Contacts : 01 40 03 93 90
La nouvelle
A Love Supreme est publiée dans le recueil D’E. Dongala, Jazz et vin de palme, éd. Serpent à Plumes, coll. Motifs, 2002