Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
Hafa veut dire, en arabe, « précipice ». Cest un endroit que beaucoup de Marocains connaissent. Et pour cause. De là, ils voient parfaitement le rocher de Gibraltar, comme un espoir dEurope, mère de tous leurs fantasmes dailleurs, cette utopie où on vit forcément une vie idyllique, comparée à la leur. Cest du moins ce que croient les clandestins qui sentassent près de lhafa avant de partir.
Mais cet hafa peut être interprété aussi comme le symbole du désir dautre chose, que nous avons tous plus ou moins.

Dans la pièce, Hamouda (le fils) a bien cette envie incessante dEurope. Ses yeux se portent souvent vers lau-delà bleuté de son horizon limité. Il souffre et sétiole lentement. À lopposé, son frère incarne un glandeur royal, qui égrène distraitement des notes sur sa guitare. La mère, elle, masque sous un dynamisme débordant ses deux plaies saignantes : elle sinquiète pour Hamouda et ne reconnaît plus Jo, le mari quelle a aimé. Ce dernier, aveugle, concentre en lui toute lamertume et tout lhumour du monde. Arrive une touriste étrangère égarée, joyeuse et triste
Comme on le voit, la pièce est forte et actuelle par les thèmes quelle brasse. Le texte est pétri de sensibilité et de lucidité, et dune efficacité théâtrale évidente.
La mise en scène de Ruud Gielens veille judicieusement à mettre le verbe et les comédiens en valeur. Ceux-ci peuvent ainsi mâcher tout le suc des mots.
Mohamed Bari et Zouhair ben Chikha (les deux frères) sont crédibles, mais jouent un peu mollement. Sara Vertongen, emplie dénergie, est une mère et une femme à labattage certain, cousu de mélancolie. Mourade Zeguendi (Jo, laveugle) mimpressionne par sa justesse. Quant à Katrien Declercq (la touriste), elle me stupéfie par sa faculté à passer de loptimisme le plus béat à la tristesse la plus sombre dun instant à lautre.