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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Antigone

ESTHÉTIQUE DES MASQUES ANTIQUES

La compagnie Démodocos exhume le rituel de la représentation théâtrale antique. Une atmosphère d’un autre âge envoûte le spectateur dès son entrée en salle. Disposés en demi-cercle, six piliers sculptés, surmontés de masques d’une splendeur effrayante, ponctuent l’espace nu. Au sol, les comédiens, grimés, semblent se concentrer, se recueillir, exercer leur respiration par un chant aux consonances étranges.

Photo © Bérénice Fantini

Emportés dans une sorte de communion avec l’esprit atemporel de la tragédie qui renaît ici dans toute sa force primitive, nous sommes, dès les premiers mots, rivés à la danse inexorable qui mène ces personnages à leur destin. Le comédien, transfiguré par la puissance évocatrice du masque, renoue avec la figure atemporelle du personnage et délivre son « caractère ». La fixité des traits qui confine à une rigidité cadavérique traduit paradoxalement toute la mesure des sentiments, transcende le jeu de l’acteur (rappelons que c’est le même terme grec, « prosôpon », qui désigne le masque et le visage).

Le travail sur les masques et les costumes d’Yves Leblanc est, à cet égard, remarquable. Le masque d’Antigone, blême, le regard griffé de sang, rappelle celui de son père évoqué à la fin d’Œdipe-roi mais, ses yeux verts exorbités sont pleinement ouverts et tendus vers l’issue fatale qu’elle a sciemment choisie. Celui de sa sœur est à l’image de son rôle dans le drame, elle partage le point de vue de sa sœur mais son implication n’est pas aussi prononcée, son regard est donc plissé d’un long trait noir qui accuse une souffrance subie. Celui de Créon est pétrifiant de dureté, une face rouge inflexible, veinée de noir, qui rappelle les représentations de Belzébuth ; sa férocité tyrannique est implacable mais lorsqu’il est rattrapé par les conséquences de sa démesure et chante son désespoir, il devient pathétique, les traits cruels apparaissent alors comme les stigmates de l’horreur et de la souffrance. Qui plus est, loin d’être creux ou atones, les yeux du masque, bien qu’inanimés, brillent d’un éclat surnaturel.

L’envoutement vécu par le spectateur tient aussi à la beauté pénétrante de la traduction de Philippe Brunet qui n’abandonne pas pour autant la force incantatoire originelle du texte grec ; celui-ci ressurgit dans la pureté de sonorités dont les consonances nous semblent aujourd’hui hermétiques mais que le chant modulé du chœur, mêlé aux acteurs, rend intelligible autant que sensible. La représentation inclut en effet de la musique (l’aulos notamment), du chant (travail exceptionnel sur le rythme, le volume, le débit et la scansion en renouant par exemple avec le « pnigos ») et des danses (gestuelle rituelle, postures, martèlement des pieds au rythme des percussions). Les récitatifs renouent avec un lyrisme mystérieux et lancinant ; ainsi, la douleur de Créon se traduit-elle par une vertigineuse psalmodie d’outre-tombe, sorte de râle aux accents terrifiants. Le grec est vraiment la langue de la tragédie, le souffle des Dieux n’est pas loin…

Bérénice FANTINI
www.ruedutheatre.info

Antigone, de Sophocle
Cie Demodocos
Traduction et Mise en scène : Philippe Brunet
Interprétation : François Came, Rebecca Lefèvre, Estelle Meyer, Yann Migoubert, Karoline Zaidine. Décor, masques et costumes : Yves Leblanc Lumière : Grégory Le Bont

Festival Off Avignon – Condition des soies – 13, Rue de la Croix - Réservation : 04 32 74 16 49 Du 8 au 21 juillet à 12h00. Durée : 1h15
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Y
A l'attention de Béatrice Fantini:<br /> <br /> Concernant l'article à propos d'Antigone et l'esthétique des masques antiques.<br /> Les mots que vous avez écrit m'aident à poursuivre une recherche où le visuel essaie de flirter avec la narration en côtoyant les textes et les sons.<br /> Merci, amitiés,<br /> <br /> Yves Leblanc
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