LA BELLE ÉPOQUEElle porte un nom de fleur, Violette, et des bas noirs. Elle a une amie qui dans une autre vie s’appelait Blanche. Ce prénom remonte à l’enfance, au temps d’avant la puberté, avant que les courbes ne deviennent pleines. C’était avant l’abandon des parents, avant d’être placée comme bonne à tout faire, avant le droit de cuissage, avant que le patron qui décidément se permettait tout décide de changer ce nom de Blanche en Claudine.

Nous sommes en 1900. C’est la belle époque. Celle des frous-frous, du Moulin rouge et de la Goulue. Celle de l’exposition universelle et de la Tour Eiffel. Celle des bourgeois qui vont se déniaiser au bordel. Violette et Claudine, donc, vivent ensemble dans une maison close. Ce sont des prostituées, des putes, des
"esclaves du cul" comme dit Claudine qui a la langue franche et le verbe haut. Elles partagent la même petite chambre et ,la nuit , le même petit lit. Cet espace réduit où elles se serrent l’une contre l’autre est leur terrain de liberté. Là, elles échappent aux désirs des clients et de leur mère maquerelle. Mais pas au regard complice de Toulouse Lautrec qui vient régulièrement les peindre. D’ailleurs le décor semble sortir d’un tableau de "Monsieur Henri", comme elles disent.
Sur scène, une glace sur pied qui sert aussi de paterne aux chapeaux que confectionne Violette, une malle en osier pour les longues jupes qui recouvrent les jambes pour sortir dans la rue. Une petite table ronde qui porte parfois une bouteille d’alcool pour trinquer à sa peine et un lit recouvert d’une étole en velours frappé, rouge comme un rideau de théâtre. Que de l’essentiel, rien de superflu. Ces deux filles n’ont rien, ou presque. Être pute, c’est leur destinée sociale, leur place de filles pauvres à crever, le rôle donné par une société qui n’a pas encore inventé la couverture sociale et les congés payés. Violette et Claudine tiennent leur rôle plutôt bien et avec bonne humeur. Cela fait tellement longtemps qu’elles se sont habituées à tout. Et puis, elles n’ont pas renoncé à sortir de leur condition de prostituées. Parmi tous leurs clients, il y en aura bien un pour les épouser. Pardi ! Un mariage ! Voilà qui permettrait à Claudine de redevenir Blanche. C’est ce que croit cette forte fille,franche et simple comme un morceau de faïence. Elle a dans sa tête un petit coin de ciel bleu. Il s’appelle Louis. La gracile Violette, plus âgée, aguerrie et prudente, a beau annoncer un ciel plus nuageux qu’il n’y paraît, que nenni !
La pièce met en scène ces deux femmes à un moment où leur destin pourrait basculer, où tout semble encore possible. Dans cette maison close, dans leur petite chambre, elles ont une vraie liberté d’être , de rêver et de causer. Une pièce sur la condition sociale des femmes et leur capacité à s’y adapter tout en maintenant ferme leur volonté de s’en échapper.
Blanche réunit deux comédiennes fines et sensibles, très bien assorties dans leurs différences. Leur jeu est excellent même si elles devraient faire plus confiance aux silences aptes à laisser vivre une émotion bien présente mais trop vite jugulée. Le public est enthousiaste mais encore trop clairsemé. C’est injuste car
Blanche est une pièce qui vous prend le coeur.
Agnès GROSSMANN
www.ruedutheatre.info
Blanche, de Christina Crevillén
Avec Françoise Barbedor et Christina Crevillén
Théâtre les ateliers d’Amphoux 20H15 jusqu'au 30 juillet.