LA VIE DÉCOUPÉE EN TRANSES
Sur l’ancienne affiche du spectacle, une vache morvandelle semble s’être détachée de son troupeau, pour venir nous narguer de son regard fixe forcément bovin, mais dans lequel sauf crise paranoïde aiguë d’après-spectacle, on devine quelque provocation. Heureusement, son étiquette numérotée nous rassure sur sa provenance. Tout est donc dans cette affiche originelle, au final remplacée par une autre d’un esthétisme de meilleur aloi - de crainte de fourvoyer sur le contenu du spectacle - à savoir : la merchandisation de notre quotidien, nos réflexes socialement conditionnés et notre grégaire endoctrinement (« Les Français sont des veaux »), la mondialisation qui galope (les bovinés s’y retrouveront) et nos angoisses (la vache folle) que l’on ne sait plus maîtriser et que d’aucuns instrumentalisent.

Jean-Christophe Dollé, pour donner sa version de cette farce (si l’on ose dire) qu’est la vie, a monté un opéra-rock et baroque, succession de saynètes originales, dignes de l’univers de Grumberg (
Courtes), qui retrace la vie découpée en transes d’un improbable trio pris dans les mailles des jeux de l'amour ; ainsi se croisent et se recroisent deux hommes, Chips et Tosca, drôle d’attelage entre un lunaire incernable et un obsessionnel égocentré, et un peu de féminité dans un monde d’absurdes avec une jeune femme paumée, Blue.fr, un « .fr » comme une fenêtre artificielle ouverte vers un monde plus paisible et harmonieux, dans lequel on se sentirait mieux « à l’abri des hommes ». L’auteur, également dans le rôle de Chips, a voulu décortiquer par de petites scènes simples et très esthétiquement huilées, qui attestent d’un sens méticuleux de l’observation (exemple l’épisode du métro ou la saynète d’ouverture à la Sécurité sociale)
« l’extrême barbarie de notre quotidien (…), un monde robotisé où l’on enregistre, sécurise, envoie des mots de passe, rentre des codes… et qui ne laisse plus la place au vide et c’est ce qui nous tue. » À apprécier tout particulièrement une version chorégraphiée du métro, boulot, dodo… dans un monde où tout n’est qu’agression, pollution (sonore) et promotion, ainsi que le suggèrent les interruptions récurrentes de bruits en tout genre et de désopilantes parodies publicitaires.
Le succès de l’ensemble tient aussi beaucoup à l’énergie et à l’investissement émotionnel en continu des comédiens. Yann de Monterno, au jeu toujours impeccable et charismatique, montre une grande palette d’expressivité et un réjouissement à être sur scène de tous les instants. Clotilde Morgiève alterne moments de douceur et d’hystérie avec un égal bonheur et construit sur la durée de la pièce un personnage qui nous attache à sa quête. Jean-Christophe Dollé, enfin, a posé un regard subtil sur le monde d’aujourd’hui, en résistant à la tentation trop fréquente chez certains auteurs du militantisme en bandoulière. La puissance du filigrane est intellectuellement plus gratifiante et certainement plus à même de déclencher les prises de conscience. Un spectacle ovniesque à ne pas manquer, cyniquement drôle, intensément interpellant et in fine salutaire.
Stephen BUNARDwww.ruedutheatre.info
Blue.fr, de Jean-Christophe Dollé
Mise en scène : Jean-Christophe Dollé
Chorégraphie : Magali B.
Avec Yann de Monterno, Jean-Christophe Dollé et Clotilde Morgiève.
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Web.
Spectacle vu à Paris le vendredi 3 juin 2006 à Agitakt - 21 avenue du Maine Paris 14e - Métro Montparnasse.Festival Off d'Avignon 2006 - La Fabrik Théâtre, tous les jours à 13h45.
Dernière minute :
tous les jours à la Luna-Buffon à 16h40 pour le Off 2007.