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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Martillo (Madrid)

VIOLENTE RÉALITÉ D'UN MYTHE

Les textes de Rodrigo García, malgré leur nombre et leur qualité, restent encore cloisonnés entre les murs des salles alternatives. Certainement davantage reconnu à l’étranger qu’en son propre pays, l’Espagne, c’est dans le petit théâtre alternatif le Montacargas, qu’une de ses œuvres de jeunesse vient récemment d’être montée. Il y avait malheureusement fort peu de public. La chaleur et le football ne peuvent pourtant pas expliquer cette dramatique absence qui empêche la diffusion de la dramaturgie contemporaine, et grève la viabilité de ces petites scènes pleines de bonnes idées et volontés, de bons acteurs et textes.


Martillo met en scène quatre personnages : Clytemnestre, Agamemnon, Cassandre et Egisthe. Dans la version de Rodrigo García, Agamemnon arrache Iphigénie aux entrailles de Clytemnestre et part à la guerre. Dans les rues désertes de Troie, le roi en fauteuil roulant, rencontre Cassandre, déesse de la nuit et de la solitude, qui l’accompagne dans la découverte de son isolement. Clytemnestre se marie à Egisthe pour qu’il la venge, cependant qu’elle veut paradoxalement tuer à petit feu Agamemnon qu’elle continue d’aimer. Egisthe arrive trop tard pour prendre les commandes du royaume, car il ne reste plus rien du faste d’antan.

Ce texte de jeunesse de Rodrigo García est un texte difficile. A la manière actuelle du dramaturge il est composé d’une succession de monologues, bien qu’il conserve encore la trace et les influences du théâtre « classique », avec quelques échanges de répliques. Contrairement à la plupart des interprétations théâtrales du mythe, il ne s’agit pas du tout d’explorer sa valeur symbolique, mais au contraire de donner une dimension réelle au texte mythique, de le démythifier. Clytemnestre n’est pas l’incarnation de la vengeance, mais celle de la femme meurtrie. Egisthe n’est pas le symbole de la bassesse mais n’est rien d’autre que la présence qui comble la solitude du corps abandonné de Clytemnestre. Cassandre n’est pas la captive éplorée, mais une voix venue de la conscience du monde qui raconte le monde. Agamemnon, enfin, n’est pas le guerrier vainqueur qui revient en sa patrie se faire indignement tuer, mais un paralytique détrôné qui a cyniquement sacrifié tous les hommes de son royaume. Ainsi sans plus aucune charge mythique, Rodrigo García jette au milieu des monologues des phrases radicales, et Clytemnestre se prend à lancer une critique sociale.

Le changement continuel de registre et de focalisation dans le monologue du même personnage met le spectateur en une position d’effort incessant, car, pour comprendre, il doit s’adapter aux changements référentiels du discours. Ce jeu est l'un des traits de l’écriture de García qui oblige ainsi le spectateur à une attitude active et rend son théâtre physique et impressionnant. Cette œuvre de jeunesse n’est pas encore chargée de son délectable humour, toujours à la limite de l’écoeurement, qui suscite fascination chez le spectateur, et fonde véritablement son style donnant à son théâtre la puissance et la violence qui le singularisent. Néanmoins, voilà un bon texte, des acteurs convaincants, et une mise en scène adaptée à l’œuvre et à l’espace alternatif du Montacargas, qu’il est fort plaisant de découvrir pour voir une pièce mal connue d’un des meilleurs dramaturges actuels espagnols.

Frédérique MUSCINESI (Madrid)

Martillo, de Rodrigo García
Metteur en scène: David Ureña
Distribution : Egisthe/ Marcos Dios, Cassandre / Beatriz García, Agamemnon / Nacho Marraco, Clytemnestre / Susanna Martin
Costumes : Teatrompicones
Lumières: Kiko García
Théâtre El Montacargas, Antillón, 19, Puerta de Angel. Tel : + 33 91 526 11 73
Jusqu’au 26 juin 2006
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