LES HOMMES-SPECTRESPénombre. Le public est assis près d’un comptoir. Un serveur attend que le dernier client parte, un petit vieux étale des cartes sur la table et ne veut pas finir son dernier verre. Le temps passe, quelques mots, de l’affection passe entre les deux habitants de la nuit. Puis le petit vieux (interprété par Jacques Herlin) affirme qu’il se sent un objet perdu, un être disparu dans sa réalité. Et la mort apparaît : une dame âgée au visage pâle et aux gestes lents (Catherine Hiegel). Elle offre un dernier verre au petit vieux et lui demande de raconter sa vie, et elle-même lui répond, en lui racontant ses souvenirs oubliés. La mort veut essayer de vivre le passé des humains. Le vieux s’appelle M.Skelton, il ne veut pas mourir, ne veut pas entendre le récit de sa vie, si loin et si proche de son instant d’objet perdu dans l’infini de la nuit.

Dans
Objet perdu, Didier Besace construit l’histoire de M. Skelton en réunissant trois pièces courtes de l’écrivain Daniel Keene sur la mémoire :
Le Récit, qui raconte l’arrivée de la mort,
La Pluie, une merveilleuse narration des instants et des détails d’une vie, entre oubli et souvenir, et
Le Violon, encore des bribes de passé racontées par le père, la mère et leurs deux enfants. La mort apparaît et disparaît ; elle apparaît assise dans une salle de théâtre, miroir de la salle occupée par le public, mais vide de corps. Dans cette salle spectrale, les quatre corps de la famille remplacent la mort et, dans leur immobilité, esquissent les traces d’une existence éparpillée.
Les courts textes de Keene proposent passionnellement le sujet de la mémoire, grâce à la mise en scène, les histoires en elles-même se perdant au milieu d’autres récits semblables sur la mémoire, sans pourtant porter une réelle originalité. Bezace propose en revanche un point de vue très intéressant, amer et doux. Le plateau devient la manifestation de l’esprit de l’homme, avec ses souvenirs et ses manques de mémoire. Besace semble vouloir régir le rythme scénique en retraçant le rythme d’apparition et de disparition des images et des sentiments dans la tête du spectateur. Les personnages (joués extraordinairement par tous les comédiens) sont travaillés par les éclairages, fragmentés entre ombre et lumière. Les morceaux éclairés des corps exécutent très peu de gestes. Chaque mouvement semble le dernier avant une disparition. Des traces de musiques, de bruitage journalier accompagnent ces corps réels et fantomatiques. Le déplacement des objets du décor est presque silencieux. En effet, comme dans notre esprit, le passé apparaît et se transforme sans bruit. A la fin, le serveur demande à M. Skelton s’il veut bien partir. M. Skelton ne veut pas bouger, ne peut pas vivre ni mourir, il regarde le vide infini devant lui, désirant croiser encore cette femme morte, pleine de l’envie de vivre. Dans la dernière pièce de Besace, les rôles sont ainsi inversés : la mort veut se sentir en vie, pendant que les êtres vivants sont paralysés, en attente d’un signe du destin...
Mattia SCARPULLA (Paris)
Objet perdu, textes de Daniel Keene
Mise en scène de Didier Bezace, est représenté au
Théâtre de la Commune, Aubervilliers, jusqu’au 19 juin 2006
Samedi 17 juin, la représentation sera suivie par la projection en avant-première du dernier film de Robert Guédiguian
Le Voyage en Arménie.
Lundi 19 juin, la représentation sera suivie par le concert Yiddish blues avec Teddy Lasry/Talila.
Informations : 01 48 33 16 16
Le texte sera publié dans le deuxième volume des
Pièces courtes de Keene (traduction de Séverine Magois), publié en janvier 2007 aux
Editions Théâtrales.
Pièces courtes 1 est disponible aux mêmes éditions.