ACTUALITÉ DE LA BÊTISE ET DES MASSACRES Esther Mollo a pris la farce de Jarry pour la traiter librement en l’insérant dans l’histoire contemporaine et son utilisation des medias. Notre monde, plus que jamais, est devenu ubuesque. Esthétiquement passionnante et vocalement décevante, la réalisation d’Esther Mollo prend le parti de l’image, qu’elle soit vidéo, chorégraphique, corporelle. Cela fourmille de trouvailles visuelles, d’éléments scéniques qui émoustillent l’attention et stimulent la perception.

Les medias sont plus que jamais à la merci d’un tyran, d’un génocidaire voire d’un simple autocrate drapé dans les oripeaux de la démocratie. D’où la présence sur scène d’une caméra en action singeant le direct des JT et cadrant seulement le politiquement correct. D’où aussi le remarquable travail vidéo accompli par Philippe Martini. Il a brassé des images d’archives pour en composer un patchwork qui relève autant de l’inventaire historique que de la personnalisation actualisée des dérives auxquelles mène le pouvoir chaque fois qu’il vire vers l’absolutisme, le népotisme, la corruption, la répression et sa jumelle l’oppression.
Des discours visuels
Des objets, souvent fétiches de notre ère hyperconsommatrice, déferlent, à la fois environnement de l’action et partenaires des comédiens : poupées Barbie, baby foot, soldats de « plomb », modules de legos, caddie… L’action elle-même est centrée dans et sur une armoire à tout faire abandonnée au beau milieu d’un terrain vague dépotoir. Elle ne craint pas de s’adjoindre une Mère Ubu mâle ornée de moustache car ici le grotesque est forcément (et férocement) l’essence même de cette représentation.
Outre le va-et-vient permanent entre réel et virtuel à travers images filmées et sons enregistrés, les comédiens manifestent un travail corporel inventif et expressif. Mime, danse, occupation variée de l’espace meublent une scène où tout bouge et se renouvelle sans cesse. Dommage que l’utilisation des voix se contente de la musique d’accents d’origine étrangère et omette de varier ou de nuancer les tons.
De la version rabelaisienne de Jean Vilar (1958), de celle visuellement délirante de Jean-Christophe Averty à la télé (1965), de celle du provocateur Phénoménal Théâtre (1970), via la chanson de Dick Annegarn (1973), via la présentation assaisonnée aux petits légumes du Nada Théâtre (1990) jusqu’à son adaptation antimilitariste pour jeune public par Arcinolether (2008), « Ubu Roi » n’a pas fini d’être une fable de notre réalité politique.
Michel VOITURIER (Lille)
Création du 13 au 28 mars 2009 au Salon de Théâtre, boulevard Gambetta à Tourcoing
Ubu…
Texte originel : Alfred Jarry (« Ubu Roi »)
Adaptation et mise en scène : Esther Mollo
Distribution : Nicolas Madrecki, Amalia Modica, Alexandre Padinha, Simone Olivi
Vidéo et scénographie : Philippe Martini
Son et vidéo en temps réel : Jean-Baptiste Droulers
Production : Théâtre Diagonale en résidence à la Virgule, Centre transfrontalier de Création théâtrale
En tournée : le 1 avril 2009 au Centre socio-éducatif, rue Gustave-Delory à Watterlos (03 20 27 13 63) ; le 7 mai à la Comédie de l’AA, Place Saint-Jean à Saint-Omer (03.21.38.55.24).
Photo © Fabiana Mantovanelli