UN TYRAN PHAGOCYTE Quasi seul en scène, un philosophe nihiliste manipule les « élites » avec une pensée négative et se complaît dans son égotisme forcené d’hypocondriaque sadique. Le rôle du Réformateur est aussi écrasant pour celui qui le joue que l’est le personnage lui-même vis-à-vis de son entourage proche ou lointain. Cet individu, philosophe nihiliste est d’abord un tyran domestique, un capricieux, un hypocondriaque, un fabulateur voire un imposteur. Sa vie s’organise autour de lui : autrui n’existe qu’à son service.

Sa femme est étonnamment soumise. Les universitaires qui ont décidé de lui rendre hommage en le nommant docteur honoris causa sont des pantins flagorneurs prêts à s’embarquer en aveugles sur le bateau de la dernière idée à la mode sans l’avoir vraiment analysée. L’homme politique du coin, électoraliste, a la parole vide qui se polit et se repolit comme toute langue de bois.
Trônant sur un siège qui prend de la hauteur à mesure que s’enfle sa démesure, le prétendu penseur est en réalité une métaphore de la manipulation de leurs semblables par ces intellectuels encensés autant qu’insensés, dont on se demande si les idées sont réflexion ou moyen de faire parler d’eux. C’est aussi une métaphore de la solitude et de la bêtise.
Thomas Bernhard a écrit un constat grinçant au sujet de la passivité des « élites » autoproclamées qui s’avèrent susceptibles d’encenser des théories dont la seule audace véritable est de ne tenir nul compte de la réalité de l’existence quotidienne des hommes.
Chotteau présente son monstre de manière plutôt psychologique, comme un individu égotiste, fantasque, sadique, pitoyable, mesquin, boulimique, aveuglé par sa personnalité, incohérent avec soi-même, cabotinant avec l’image de lui qu’il s’est construite. Ce parti pris réclamait une plus grande diversité de registres capables d’alléger le texte de l’auteur autrichien.
Les protagonistes, réduits à n’être que de très épisodiques figurants, font ce qu’ils peuvent avec la maigreur du dialogue qui leur est attribué. Ils sont les fantoches téléguidés par un spécialiste du conditionnement, souris prises au piège par un rat rêvant de les dévorer dans un décor grandiose qui souligne l’isolement d’un être, le néant de son existence, le refus de la réalité ordinaire.
Michel VOITURIER (Lille)
Création au Théâtre Raymond Devos de Tourcoing du 17 au 21 février 2009.
Texte : Thomas Bernhard, traduit par Michel Nebenzahl (éd. L’Arche)
Mise en scène: Jean-Marc Chotteau assité de Carole Le Sone
Distribution : Frédéric Barbe, Jean-Marc Chotteau, Didier Coquet, Eric Leblanc, Claire Mirande et Dominique Thomas
Figurants : Vianney Ferret et Nicolas Deschildre
Décor : Jacques Voizot
Costumes : Chantal Hocdé
Maquillage : Gwendaline Ryu
Lumière : Sébastien Meerpoel
Vidéo : Pascal Goethals
Collaborateurs artistiques : Michal Ratynski et Séverine Ruset
Production : La Virgule
Durée du spectacle : 2h10 sans entracte