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NUIT TRAGIQUE
Devant le succès rencontré par la Compagnie de l’Espada de Madera, les représentations de Bodas de sangre, de Frederico García Lorca, mises en scène par A. Díaz-Florían, sont prolongées jusqu’au 25 janvier.
Le lieu charme d’emblée. Si on connaît bien le Théâtre de l’Epée de bois ou la Cartoucherie de Vincennes en bordure de Paris, son petit frère, el Teatro de la Espada de Madera, à Madrid, nous est moins familier. Et c’est bien dommage, car on y est tout aussi bien accueilli. Située dans l’ancien quartier juif de Lavapiès, cette salle séduit. Des corrales de comedia d’antan, elle a conservé l’espace rectangulaire, les galeries de bois investies par le public, et la scène de fortune installée au fond de la pièce.

Ce sont les acteurs, ou plutôt déjà les personnages, grossièrement grimés, qui reçoivent les spectateurs. Alors que la madre (la mère) vérifie scrupuleusement les billets, épaulée par la vecina (la voisine), le padre (le père) indique les places. Quant à Leonardo, il arpente la salle, comme pour prendre la température du public. Le spectateur est progressivement plongé dans un univers comique et inquiétant, burlesque et tragique à la fois…
Pour le meilleur, mais sans le pire
Ce fut un fait divers, relaté en 1928 par le quotidien ABC qui inspira à García Lorca l’écriture de la pièce : Francisca Cañada Morales, jeune femme de 20 ans, avait fui, quelques heures avant la noce, son fiancé légitime et son engagement, en se réfugiant dans les bras de son cousin germain, dont elle était éperdument amoureuse. Fugue impossible qui se solda par la mort de l’amant (tué par le frère du marié) et la honte irrévocable de la fiancée qui se cloîtra jusqu’à la fin de ses jours.
Partant de la pièce tirée de ce tragique épisode, A. Díaz-Florían propose un montage en huit tableaux. Synthétique et épuré, celui-ci garde toute la saveur poétique de l’œuvre d’origine. Il faut dire que le parti pris de mise en scène fait résonner avec force le texte. Et le maquillage, outré, la rigueur du montage et l’étroitesse du tréteau confinent les acteurs tout en magnifiant leur interprétation : « Nous avons cherché à pousser à l’extrême le monde que nous propose Lorca, fuyant le réalisme pour un rêve peuplé de fantasmes. Ces "êtres" révèlent […] la douleur enfouie au fond de l’âme humaine. Clowns ? Comiques ? Pantins ? Des marionnettes humaines, cruelles et sans pitié, prêtes à se déchirer les unes les autres. C’est dans le petit, le confiné, le retenu que se blottit la force la plus grande ». Le mariage des fiancés finit dans le sang, mais l’autre union, celle des acteurs et des spectateurs, elle, est des plus réussies.
Alexandra VON BOMHARD (Madrid)
Bodas de sangre, de Frederico García Lorca. Les dimanches de janvier jusqu’au 25 janvier, à 19h.
Montage et mise en scène : Antonio Díaz-Florían.
Direction d’acteurs : Ester González Ruiz
Interprètes : Marta Corbín, David García, Olga Goded, José Manuel Lucena, Jennifer Margot, León Romero, Julia Santos.
Photo©SaraJanini