Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
COUP DE COEUR RUE DU THEATRE
UN BIJOU TROP PEU JOUE
La Comédie Française joue bien rarement cette comédie-ballet de Molière et Lully. L’occasion est rêvée de la (re)découvrir dans une mise en scène d’une totale sobriété qui mise sur la troublante modernité de son texte. Un bonheur !
« Le Mariage forcé » n’est point de ces pièces de Molière qui sont jouées et rejouées sans cesse à l’instar du « Misanthrope » ou « Le Malade imaginaire». Pas plus étudiée au collège que proposée dans les théâtres, cette truculente comédie-ballet semble sortie d’un tiroir où elle se ferait régulièrement oublier. Pour beaucoup, elle prend des allures d’inédit, ce qui rend l’occasion de la voir plus excitante encore, surtout jouée par les sociétaires de la maison du Sieur Poquelin…

Ce ne sera pourtant pas sous des perruques et des cataplasmes de fond de teint qu’apparaîtront les comédiens. Délaissant les pesants costumes du 17ème siècle, les hommes portent blazer et cravate aux couleurs parfois flashy et les jeunes filles ont la coquetterie d’aujourd’hui avec robe à fines bretelles et sac à mains. Le décor, quant à lui, n’est qu’un immense mur noir avec deux ouvertures (porte et fenêtre), teinte neutre idéale pour faire ressortir les personnages, leurs formes, leurs couleurs, leur jeu.
Dans cette épure se joue une cruelle comédie. Sganarelle est épris d’une belle. Une belle garce en fait, prête à l’épouser pour sa bourse. Le pauvre homme, sentant le coup fourré, tente de prendre conseil auprès de deux philosophes, Trissotins de pacotille à l’irréversible bêtise dont peuvent être perclus les gens de science, et à deux Egyptiennes qui le dépouillent en toute impunité. Il se rend compte trop tard qu’il a fait erreur en demandant la main de cette grotesque hétaïre…
Le génie de l’intemporalité
Pièce de jeunesse dans la carrière de Molière, « Le Mariage forcé » détient déjà tous les ingrédients qui feront la gloire du futur fondateur de la Comédie Française. Libelle sans merci contre ces fats qui ne professent leur savoir qu’au nom de leurs maîtres à penser (l’un est aristotélicien, l’autre ne jure que par le scepticisme cartésien), contre cette vénalité ou encore le mariage en tant qu’acte social, ce court texte est bien le précurseur des « Précieuses ridicules », «L’Avare » et « Georges Dandin ». Tout y est : les retournements de situations, l’irrésistible drôlerie du dialogue et bien sûr l’intemporalité du propos.
On ne parvient donc même pas à être surpris de voir ces personnages prendre des postures très modernes. Par ici on essuie ses lunettes à son veston, par là on se pose en garde du corps de VIP. Ailleurs on arbore aussi fièrement que stupidement le ridicule hochet rouge, héritage napoléonien et donc parfait anachronisme. Mais grâce à des comédiens au jeu puissant, à la diction impeccable et qui maîtrisent leur texte à la perfection et s’en délectent avec bonheur, on finit presque par se demander ce qu’il y a de plus moderne dans ce spectacle diablement réussi : cette mise en scène avec tous ses accessoires d’aujourd’hui ou ce texte d’à peine trois cent cinquante ans ?
Franck BORTELLE (Paris)
Le Mariage forcé
De Molière
Mise en scène : Pierre Pradinas
Scénographie : Pierre Pradinsas et Orazio Trotta
Lumière : Orazio Trotta
Musique : Dom Farkas et Thierry Payen d’après Jean-Baptiste Lully
Avec Bruno Raffaelli, Jérôme Pouly, Elsa Lepoivre, Nicolas Lormeau, Christian Gonon, Léonie Simaga, Clément Hervieu-Léger, Grégory Gadebois, Marie-Sophie Ferdane, Gilles David
Studio-Théâtre, Carousel du Louvre, 75001 Paris (Métro : Louvre-Rivoli)
Du 20 novembre 2008 au 8 janvier 2009 du mercredi au dimanche à 18h30
Relâches les 24, 25, 31 décembre et 1er janvier
Réservation : 01 44 58 98 58 du mercredi au dimanche de 14h à 17h et www.comedie-francaise.fr