LES YEUX DANS LES CERVEAUX L’adaptation théâtrale du roman d’Orwell arrive à Paris pour seulement 20 représentations. C’est une première et le défi que relève François Boursier est de taille, le propos semblant de toute évidence plus cinématographique que théâtral. C’est en fusionnant ces deux formes qu’il gagne son pari. Big Brother est devenu le symbole du spectre totalitaire qui prive l’être humain de toute liberté, cet œil omniprésent dont De Palma et Tony Scott systématisèrent l’évidence dans « Snake Eyes » et « Ennemi d’état » en 1998. Le roman d’Orwell, paru 50 ans plus tôt, constitue une date dans la littérature d’anticipation, même si son propos prémonitoire n’est pas neuf et doit beaucoup au moins connu mais néanmoins terrifiant de justesse prophétique « Nous Autres » du Russe Zamiatine (1).
Big Brother veille sur ses ouailles dans une société désincarnée, déshumanisée. Les êtres ne sont plus que pantins désarticulés, lobotomisés. Le jeune Winston, figure emblématique de la dissidence, qui tient un journal intime (sacrilège absolu !) se bat contre ce système et le parti qui le régente.
L’adaptation que propose François Boursier de « 1984 » met ce personnage, dont le nom apparaît jusque dans le sous-titre de son spectacle, au cœur du propos. Théâtraliser une telle dystopie constitue un défi bien plus audacieux que de l’adapter au cinéma, forcément plus à même de répondre à certaines exigences matérielles. En optant pour une «ciné-théâtralisation », le metteur en scène relève le défi.
Un gigantesque décor Deux énormes structures en fer modulables constituent l’essentiel du décor. Difficiles à remuer, elles se transforment au gré des mouvements en un gigantesque écran matérialisant l’omniscience de Big Brother, ou en paroi d’un lieu sombre et austère comme une geôle. Les êtres, miniaturisés au pied de ces écrasants édifices à la froideur métallique, se laissent inconsciemment broyer par cet étau, véritable laminoir psychologique.
La partie musicale et sonore se charge de surenchérir la puissance oppressive du climat. Conjuguée au décor, elle offre notamment une monumentale entrée en scène qui saisit le spectateur, le tenaille pour ne plus le lâcher. Les personnages, quant à eux, sont soit asservis, soit dissidents, soit tortionnaires, ces derniers œuvrant à l’avenir du système, l’épurant sans cesse, notamment avec la mise au point d’une langue qui bannit toute notion de nuances sémantiques et autres incarnations du fonctionnement libre du cerveau.
La grande réussite de ce spectacle tient aussi à ses comédiens. Si Florence Nillson semble un peu hésitante et peine à trouver ses marques, le reste de l’équipe fait preuve d’un dynamisme et d’une puissance de jeu assez remarquables. L’empathie pour Winston est totale. A moins que cette empathie-là, étant donnée l’étourdissante actualité du propos, ne se révèle plutôt une identification… forcée !
Franck BORTELLE (Paris)
(1) « Nous autres » (« Mi » en russe) roman paru en pleine guerre civile en URSS qui, sur le même principe que « 1984 », dépeint une société où les individus sont privés de toute liberté. Cette œuvre majeure est aujourd’hui considérée comme la plus marquante de la littérature d’anticipation car elle y décrit avec une acuité sidérante les années qui suivirent sa parution : autoritarisme généralisé, plans quinquennaux et purges staliniennes entre autres.
1984
D’après George Orwell
Mise en scène : Alan Lyddiard et François Boursier
Réalisation filmique : Sébastien Jeannerot
Scénographie : Neil Murray
Musique : Lucien Zerrad
Avec Sébastien Jeannerot, Florence Nilsson, Jean Terensier, Alexis Bouchacourt, Lionel Pascal
Théâtre de Ménilmontant, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Métro : Gambetta)
Du 23 octobre au 23 novembre du jeudi au samedi à 21 heures, le dimanche à 16 heures.
Réservation : 01 46 36 98 60
Durée : 1h45