HAMLET RESSUSCITÉ Quatre ans après son percutant « Woyzeck », Thomas Ostermeier, occupe de nouveau la Cour d’Honneur du Palais des Papes avec un « Hamlet » remarquable. Le metteur en scène allemand remet Shakespeare au goût du jour dans une version ultra-contemporaine, explosive, du classique des classiques. Hamlet reste-t-il toujours d’actualité ? Il n’était pas question pour la figure de proue du théâtre contemporain allemand d’aborder le grand classique shakespearien sans le faire entrer en résonance avec notre époque. Pour se réapproprier le joyau shakespearien, il a fallu l’ébranler. « J’ai eu envie de me mettre en colère contre Hamlet parce qu’il n’agit pas. J’avais envie de le violenter un peu et de lui mettre un bon coup de pied aux fesses ! », explique Ostermeier. On n’en attendait pas moins du metteur en scène du délirant
Songe d’une nuit d’été (Sommernachttraum, 2006) co-signé avec la chorégraphe Constanza Macras.

Le défi est relevé. Tout est pensé pour nous faire découvrir la pièce pour la première fois. La fabuleuse scénographie de Jan Pappelbaum, tout aussi astucieuse qu’esthétique, nous transporte dans l’univers déliquescent d’Hamlet : un immense plateau recouvert de terre, une plate-forme lumineuse mouvante où repose des tables de repas, un rideau de filaments dorés mobile qui clive la scène tout en transparence. Les personnages évoluent dans la boue, à l’image d’un royaume corrompu où tout se pourrit, sur le tombeau du père que l’on ne parvient pas à enterrer. Les images vidéo qui traquent régulièrement les visages des personnages ajoutent une note inquiétante et subtile au tableau fantomatique.
Sur scène, seulement six comédiens jouent les vingt rôles écrits par Shakespeare. Le procédé qui participe à la fluidité de la narration met remarquablement en valeur le délire paranoïaque de Hamlet, capable de confondre mère et fiancée, Gertrude et Ophélie, deux rôles joués par la brillante Judith Rosmair, nouvelle recrue de la troupe de la Schaubühne. Pantin mal fagoté, à l'embonpoint prononcé, Lars Eidinger incarne un Hamlet aux mille visages, fascinant, à l'allure repoussante, aux antipodes du héros romantique conventionnel. Inquiétant, dérangé, excessif, tantôt effrayant, tantôt hilarant, Eidinger se transforme, à mesure que sa folie s’accroît, en clown schizophrène délirant, bouillant de haine, entre exubérance et ultra-violence. « To be or not to be ? » : l’éternel questionnement revient à trois reprises, tantôt prophétisé, tantôt ridiculisé, comme pour mettre à mal l’incapacité à agir qui ronge l’homme. Dans ce monde corrompu, immense théâtre, façade d'un univers de perversion, d’hypocrisie et de cupidité, notre Hamlet pétrit de cynisme se débat en vain pour une vérité jamais éloignée de la mort. La dérision inhérente à la mise en scène a quelque chose de l’univers de Frank Castorf, maître de la déconstruction et du théâtre subversif. Mais la critique sociale de la mise en scène d’Ostermeier reste relativement faible, on retiendra plutôt la réflexion sur l’ambivalence latente de l’homme contemporain et son incapacité à agir sur le monde, entre raison et folie.
Elsa ASSOUN
Hamlet - Cour d’Honneur du Palais des Papes du 16 au 20 juillet 2008 à 22h.
Mise en scène de Thomas Ostermeier
avec Robert Beyer, Lars Eidinger, Urs Jucker, Judith Rosmair, Sebastian Schwarz, Stefan Stern
Scénographie : Jan Pappelbaum
Costumes : Nina Wetzel
Musique : Nils Ostendorf
Dramaturgie : Marius von Mayenburg
Vidéo : Sebastien Dupouey
Lumières : Erich Schneider
Photo © C. Reynaud de Lage