Obsession des détails, menace froide, répliques cinglantes, humour noir, tout Harold Pinter est dans cette belle pièce sombre plutôt bien servie par le charme mystérieux de ses interprètes et une mise en scène sans fioritures. Aller voir une pièce de Harold Pinter, c'est se préparer à tenter de reconstituer un puzzle sans en connaître le dess(e)in original, à se trouver, subitement, sous tension, sans savoir précisément pourquoi, au point de vouloir peut-être tout abandonner en cours sans pouvoir bouger de son fauteuil. Aller voir une pièce de Harold Pinter c'est se retrouver à la fois supplicié et tortionnaire, parce que les questions abondent et se multiplient, sans fin.

Son théâtre a été baptisé "comédie de la menace" car l'inquiétude sourd constamment, sournoisement, la menace surgit d'un rien, d'un mot, d'un objet, d'un bruit, d'un silence. Pièce post-prix Nobel, relativement récente dans l'oeuvre de l'auteur (1996), Ashes to Ashes est un dialogue étrange entre un mari et sa femme, un psychiatre et sa patiente, un bourreau et sa victime.
L'homme, Devlin, et la femme, Rebecca, reviennent d'une soirée, gentiment éméchés. Ils dansent, se taquinent, ils jouent à se pourchasser puis ils discutent. Une réplique tombe comme l'ombre d'une hache invisible: "Comment peux-tu m'appeler "mon amour", je ne suis pas ton amour", dit la femme comme s'ils continuaient à jouer. Une enchaînement de questionnements se met en place.
Un monde d’agonies La mécanique est étrangement réglée, comme si ses rouages ne communiquaient pas entre eux. Les questions se multiplient, les réponses aussi, mais l'interrogation demeure: qu'est ce qui ne va pas chez eux? Il y a un amant, guide touristique aux méthodes bizarres, un stylo dont la chute pose bien des problèmes, une sirène métaphysique, des bébés enlevés brutalement qui ont ou qui n'ont pas existé.
La femme semble être sous hypnose. La vivacité des dialogues et le caractère mécanique, impersonnel de la mise en scène renforcent cette impression qu’il ne s’agit pas simplement le drame d'une relation à trois, mais celui d'une relation inadaptée au monde, celui d'un couple hanté par la folie du monde. Cette sirène métaphysique que la femme entend est le cri de détresse d'un bébé enlevé, d'un touriste noyé, d'un monde d'agonies.
Plongés dans le monde menaçant de Harold Pinter, dans ce théâtre où les mots prennent constamment le pas sur l'interprète et même sur l'intrigue, Eric Franquelin et Karine Adrover rendent une partition correcte. Le premier adopte rapidement un ton ambigu, à la fois professoral et interrogatif tandis que la seconde semble parfois se débattre avec son texte de peur sans doute de s'y noyer. La mise en scène de Claude Bazin est très sobre et met en avant l'axe physique et imaginaire que forme Rebecca alors que Devlin lui tourne autour comme un moustique amoureux d'une ampoule. Il parvient à rendre compte de l’étrangeté et de la poésie du texte tout en assumant la violence diffuse qui en émane, comme un poison inodore mais mortel.
Morgan LE MOULLAC (Paris)
Ashes to Ashes
De Harold Pinter
Mise en scène de Claude Bazin
Avec : Karine Adrover et Eric Franquelin
Au théâtre Essaïon, 6, rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris
Du 14 février au 19 avril 2008, les jeudi, vendredi et samedi à 21H30