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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Phasmes (Paris)

ENCORE UN VERS OU DEUX, M'SIEUR MESGUICH ?

La voix, le geste, la classe : Mesguich se livre à feuillets ouverts dans un exercice de lecture drôle, bouleversant, absurde et loufoque. Monumental.

Mes aïeux, quel générique ! Que de noms inscrits pour l’éternité au firmament de cette littérature française que la terre entière nous envie ! Quelques autres aussi que la postérité n’a point encore « panthéonisés » soit parce qu’ils ne sont pas encore morts, soit parce qu’ils vivent encore. Quel programme ! Chevillard, Kafka, Aragon, Ribes, Borges, Dubillard… Et au milieu de cet aréopage après pages, l’immense, le fringuant Mesguich, papillonnant de poète en poète, se posant quelques minutes ou juste quelques secondes, le temps parfois d’une simple phrase sur ces têtes couronnées du bon mot, du mot juste, du mot drôle, du mot dit. Le temps d’une phrase ou d’un paragraphe, le temps d’un feuillet qui tombera comme pétales d’une fleur sur le sol qui en finira jonché, il sera eux. Borges, Baudelaire, Valletti… Mimétisme de phasme, ce papillon caméléon qui prend si bien la forme de là où il se pose qu’on n’a jamais réussi à savoir à quoi il ressemble vraiment.

Phasmes03-BrigitteEnguerand.jpg
Atmosphère feutrée d’une bibliothèque. Bouquins anciens par centaines, témoins silencieux de ce que d’aucuns nomment notre patrimoine. Un bureau flanqué d’un téléphone, un fauteuil, deux lampes, un guéridon orné d’une carafe de brandy. Un micro de conférencier bien énigmatique. Quoi ? Il a besoin d’un micro, Mesguich ? Minute, papillon ! Laisse venir…

Le titre insecte est expliqué par un type, clone du comédien qu’on est venu écouter et qui en profite pour rappeler que les téléphones portables… Enfin, vous connaissez le truc… Le rideau s’ouvre. C’est vrai que le Monsieur Loyal de l’instant d’avant ressemble… Mais bon. Foin de ces détails subsidiaires. Monsieur Loyal ou pas, on n’est pas au cirque. Pas d’animaux bêtifiés pour crétins boutonneux. Pourtant, après le phasme, un bestiaire digne de La Fontaine sort des feuillets. Des oiseaux vous prouvent que Dieu existe. Un tigre mondain terrifiant met en péril l’être aimé. Un vautour kafkaïen plane sur nos têtes. Les empreintes d’un grizzli nous rappellent leur ressemblance avec les trous laissés par les pépins sur une tranche de concombre. Sur le bateau ivre des mots nous dérivons, de la ménagerie à la ménagère dont le cabas est garni aussi d’une pastèque en forme de bol et de tulipes pour manger sa soupe…

Bouquet de proses et pot de fleur

Alors, bien sûr, tout ce qui précède ne donne guère la parole à Baudelaire ou Aragon pourtant inscrits au générique. Le fou d’Elsa et ses déchirantes élégies aux oxymores troublants prennent place dans le halo d’une lampe de chevet. Aragon ne se déclame pas, il se murmure. D’où le micro. Quand au maudit Charles, n’en attendez pas un sonnet de ses Fleurs du mal. C’est un bouquet de proses aux épines monstrueuses qui vous tombera dessus comme un pot de fleurs assassin passé par la fenêtre d’un sixième étage.

Eclairage sang de boeuf propice au carnage annoncé, lumière douce et invitant à la confession, projecteurs crachant  des centaines de lux criards : le travail de Patrick Méeüs est brillant, aidant à adoucir l’homme de scène ou transformant l’animal lecteur en Hannibal Lecter selon la tendresse ou la rudesse des mots. Des mots d’émotion, des mots démoniaques… L’intelligence du texte que détient Mesguich sur cette scène du Rond Point trouvant ancrage parfait dans cette diction sans faille que ses admirateurs connaissent si bien et que résumerait une contrepèterie : l’organe du phasme, l’orgasme du fan… 

Franck BORTELLE (Paris)

Phasmes
De et par Daniel Mesguich
Lumières : Patrick Méeüs
Production Compagnie Miroir et Métaphore
Coréalisation Théâtre du Rond-Point

Théâtre du Rond-Point, salle Tardieu
Réservations : 01 44 95 98 21 ou 0 892 701 603 ou www.theatredurondpoint.fr
Du 7 mars au 26 avril 2008 à 18h30
Relâche les lundis et les 9, 14, 15, 16, 18, 23 mars

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