Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
Pierre Bianco, interprète hors catégorie
Coulan, donc, livre ici une intéressante réflexion sur le pouvoir qui doit beaucoup à lidée de départ le retour du dictateur et le risque de la banalisation par le temps qui passe et au charisme du comédien. Pierre Bianco, interprète hors catégorie, prête sa physionomie replète et rassurante à un dictateur sur le retour, vieillard inoffensif et un brin bougon. Quelle subtilité dans la profondeur, la variété et la justesse des registres ! Bianco oxymorise à souhait son interprétation : inquiétante sympathie, cynisme patelin, mauvaise foi parfaitement assumée Bianco ne se glisse pas dans son personnage de dictateur, il EST le personnage et donne un relief saisissant au texte. Dailleurs, cette lecture nen est pas vraiment une, cest une mise en espace intelligente, évoquant une réunion publique, une tribune face à son public, une répétition avant son procès, une hallucination de vieillard dans une geôle, nul ne sait ; elle est en tout cas servie sur fond musical, par le timbre grave du violoncelle. Les autocrates ont souvent lâme hypersensible, cest bien connu.
A la fois intemporel et contemporain
Malgré quelques longueurs dues à des répétitions, Pascal Coulan réussit lexercice déquilibriste qui consiste à donner un tour intemporel et néanmoins contemporain à une époque où tout semble avoir été écrit sur le sujet. Si lon peut discuter sur le bien-fondé des allusions parasites au couple chiraquien, certains sujets méritent dêtre abordés. Exemple, la compromission de certains artistes qui soutiennent des politiques étrangers et dont les convictions sont monnayées sans scandale, les médias tantôt diserts, tantôt taiseux, souvent à la botte du pouvoir, les stratégies des publicitaires qui transforment les politiciens en marques, la nostalgie du peuple pour les régimes autoritaires (pensez à lOstalgie berlinoise)...
Des fantoches paternalistes
Si Bianco a des allures de Pinochet, il campe aussi ces fantoches paternalistes « Papy nation », à la tête dautocraties légitimées par le peuple. Lactualité en Russie et en Chine est à cet égard éloquente. Et la communauté internationale, les chefs dEtats de démocraties sont contraints davoir profil bas. Extrait : « Je mangeais avec eux, je riais avec eux, je badinais avec eux, je me pavanais avec eux, dans leurs jardins présidentiels, aussi dans les miens, les vôtres, je mempiffrais avec eux, menivrais avec eux, jécoutais leurs conneries, je leur souriais, je pissais avec eux dans les chiottes de lONU et je dansais avec leurs femmes. » Dommage que le débat initialement prévu avec Amnesty International ait été escamoté, car entre totalitarismes, autocraties, dictatures et démocraties factices sur tous les continents du monde, la tentation est grande de céder à la facilité et de faire par exemple de Bush, que nous ne portons pas dans notre coeur, un dictateur (comme entendu dans le public).