Où EST L'HOMME ?
Accrochez-vous, la farce est anarchiste. Elle nous emmène dans une singulière école de ventriloques, telle une société futuriste dirigée par un invisible « Sacro-Saint Directeur » à la devise claire « La Loi, pour être Loi, doit être dure ». Même Jésus va y passer, recevant une série de « sept coups de matraques paternels ». Cette comédie fantasque et quelques blasphèmes signés Alejandro Jodorowsky, ainsi que les marionnettes, guignols « crados », orchestrés par Jean-Michel d’Hoop, font merveille. Car dans cette école, les hommes-esclaves ont fabriqué des marionnettes toutes puissantes, plus viles les unes que les autres. Alors quand débarque l’Homme égaré, nommé... Céleste, c’est l’Enfer qui l’attend, forcément. C’est que, poussé par les chiens de garde, Don Crispin en tête, cow-boy gueulant et Madame Cerbère, genre « vieille putain boiteuse », Céleste entre dans le système, mais la révolte en bandoulière !
Répondant à ceux qui le pressent « d’envoyer chier la morale, la Loi et Dieu », et d’assembler sa marionnette à partir de ses « rêves nauséabonds », l’homme-Céleste se risque donc dans un intrépide combat contre « les Idées qui sombrent », faisant appel au Saint, au Génie, au Héros… Parce que « le monde a été créé afin que l’homme le transcende ».

Dans ce conte philosophique, l’auteur chilien, Alejandro Jodorowsky, 79 ans, ne fait pas dans la dentelle. Fondateur avec Topor et Arrabal de « Panique », mouvement surréaliste des années soixante, l’artiste a gardé ici l’esprit corsaire des soixante-huitards : critique de la société, utopie d’un monde meilleur, liberté sexuelle (et l’imagination au pouvoir). Alors attention, la provocation fait mouche (et peut heurter), dans les scènes et dans les mots. Il en va ainsi de la fornication (hallucinante) de deux marionnettes (« Trou insatiable! Tu me la durcis, tu me l’allonges, tu me la grossis, tu me le fait tourner violette ») ou encore, de la punition de l’« élève revêche » : Jésus (« l’avorton cynique », « sa putain de mère et son père de mes deux »). Blasphèmes et obscénités: oui, il y en a à revendre.
Mais le lyrisme particulier de Jodorowsky est une musique vorace qu’il faut entendre, plus provocante que vulgaire. Et puis surtout, il y a cette mise en scène orchestrale, sobre et sans excès de Jean-Michel d’Hoop, entouré d’une équipe excellente dans un décor résumé à un mur à portes multiples et un écran matrice.
Au diapason,
on savoure cette société de marionnettes « crasseuses », aux magnifiques gueules expressionnistes à la Otto Dix, conçues par Natacha Belova. Epatant ! D’autant que les comédiens s’y glissent physiquement - mais pas totalement – mariant sans fausses notes l’interaction maître-esclave. Le résultat est impressionnant: Cyril Briant, Sébastien Chollet, Emmanuelle Mathieu, Anne Romain et Isabelle Wéry se dédoublent vocalement, passant d’un personnage à l’autre, pantin ou pas. La musique "live" de Pierre Jacqmin crée rythme et couleur sonore.
Enfin, on retiendra la superbe interprétation de Fabrice Rodriguez, le Céleste qui relève ses manipulations successives, en mille variations surprenantes, jusqu'à donner l’impression qu’il est vraiment manipulé par les pantins. Bref, cette «Ecole des ventriloques» est une audace gorgée de moments mémorables.
Nurten AKA (Bruxelles)
A Louvain-La-Neuve, jusqu’au 29 février, à l’Atelier héâtre Jean Vilar, 0800/25.325. www.ateliertheatrejeanvilar.be. A Bruxelles, au Théâtre de la Balsamine, du 4 au 15 mars, 00322/735.64.68, www.balsamine.be
Mise en scène: Jean-Michel d’Hoop
Costumes et marionnettes Natacha Belova
Interprétation: Cyril Briant, Sébastien Chollet, Pierre Jacqmin, Emmanuelle Mathieu, Fabrice Rodriguez, Anne Romain, Isabelle Wéry
Musique (composition et interprétation) Pierre Jacqmin
Vidéo Michel Hébert
Scénographie Aurélie Deloche, Michel Hébert, Natacha Belova, Jean-Michel d’Hoop
Eclairages Xavier Lauwers
Compagnie Point Zéro: www.pointzero.be
crédit-photo: Véronique Vercheval