TRANSACTION DÉFECTUEUSE Il arrive de reconnaître la valeur d’un travail théâtral sans pourtant adhérer à la proposition qui en est faite. Et si l’on écarte la responsabilité de l’œuvre dramaturgique dans cette non adhésion, il faut se pencher sur la mise en scène et s’interroger sur les causes de l’échec cathartique. Un étrange constat applicable à L’Echange claudelien que propose Julie Brochen. De ses nombreux voyages en tant que diplomate, il semble que Claudel ait gardé de l’Amérique une image forte, remplie de « sensations obscures et puissantes ». Cette Amérique de tous les possibles sert de cadre à l’action de L’Echange.

Au centre de cet univers, l’auteur place d’un côté Lechy Elbernon et Thomas Pollock Nageoire, l’actrice et l’homme d’affaire symboles du grand rêve américain, de l’autre Louis Laine et Marthe, le couple d’immigrés au service des premiers. De la rencontre de ces quatre protagonistes naît une redoutable transaction humaine, qui pousse Louis, épris d’aventure, à vendre sa femme Marthe à un richissime Américain et à séduire la sulfureuse Lechy avant de l’abandonner à son tour. Un échange perfide où les sentiments se troquent contre de l’argent au prix d’une liberté que le jeune Louis paiera de sa propre vie.
Loin du mysticisme affiché par certaines œuvres de l’auteur, la pièce touche à la quête d’un ailleurs où la foi devient affaire d’argent comme « moyen quasi mystique de se procurer autre chose », souligne Claudel. Pour servir ce frauduleux business de désirs, Julie Brochen adopte un décor de bois très « farmer », y incluant des effets fantasques pas toujours très concluants.
Dissonance scénique Difficile de se laisser aller confortablement à cette version de la pièce, qui malgré des propositions scéniques légitimes, fait preuve d’une curieuse disharmonie. Comme si Julie Brochen avait maladroitement mélangé le tableau « délicat, gris et harmonieux en musique de chambre » à celui « violemment coloré, excessif et presque caricatural », deux interprétations de la pièce suggérées par Paul Claudel. Et si l’originalité sonore de Frédéric Le Junter, l’utilisation intrigante de ses objets musicaux insolites, vise à renforcer la tension dramatique, elle se transforme vite en une mécanique instrumentale pesante, dont les résonances sourdes couvrent et déstructurent la parole. Ces diverses dissonances créent une sorte de malaise et de rigidité scéniques qui desservent la langue apprêtée et poétique du dramaturge.
Quelques éclats surgissent toutefois grâce aux deux figures féminines, qui après un début psalmodique, se révèlent plus convaincantes et habitées : la plainte vertueuse de Julie Brochen (Marthe), l’ivresse douloureuse de Cécile Péricone (Lechy), donnent à voir quelques beaux moments de théâtre, permettant ainsi de sauver la pièce.